Le chat

Il est arrivé un soir et s’est assis sur la télé. Le programme n’était pas intéressant, mais quand même, j’ai trouvé qu’il ne manquait pas d’air. Quand il m’a dit :
— Dis donc gros dégueulasse ? Il n’y a pas de bac dans ta baraque !
Je fus frappé de stupeur. C’était mon six cent quatre-vingt-troisième jour sans alcool et je me suis dit que tous ces efforts n’avaient finalement abouti à rien. Quelque chose clochait chez moi.
— Mais rien ne cloche pauvre pomme, je te parle c’est tout.
« Tu es drôlement dans la panade ! » me suis-je dit in petto.
Je me suis levé en évitant de le regarder, j’ai enlevé mes mules, enfilé mes chaussures, passé ma veste et suis sorti. Je suis allé au petit super marché qui ferme tard et j’ai acheté un bac, de la litière, des croquettes, deux écuelles, et du lait. Quand je suis revenu, j’ai été assailli par une horrible odeur. Ça venait de la cuisine. Il était assis sur le réfrigérateur :
— Écoute mon vieux tu as mis trop longtemps. Tu as de la chance c’est bien ferme.
J’ai visualisé mon calibre douze sous le lit et les cartouches dans le tiroir de la commode. Une rage sourde montait en moi.
— C’est bon, c’est bon ! Ne t’énerve pas, je te jure que j’ai vraiment mal au bide. Installe-moi ce bac dans les chiottes et n’en parlons plus. Tu verras, je suis propre habituellement.
Je me suis calmé, j’ai posé mes paquets sur la table et j’ai commencé à déballer. Il avait l’air intéressé :
— Bon, le bac et la litière ça va. C’est pas le Pérou, mais ça va. Par contre, c’est quoi cette bouffe ?
— De la bouffe pour chat !
Je faisais un pas de plus dans la folie. Je me mettais à lui parler à mon tour. Il faut dire que je ne parlais plus à grand monde, même au boulot. Au fond de moi j’étais bien content qu’il soit là.
— De la bouffe pour chat ? Mais tu te fous de moi, je n’ai pas l’habitude de bouffer n’importe quoi. Enfin bon, il y a du lait ça ira, mais demain rapporte autre chose. Je t’avertis : le lait, ça rend mes selles un peu molles, voire carrément liquides.
— Écoute, je dois déjà ramasser ce que tu as laissé là-bas dans le coin. Tu as raison de me mettre en garde, je garde le lait pour moi. Tu manges ce que je te donne ou tu retournes d’où tu viens.
Je vis un éclair mauvais passer dans ses yeux, mais il ne répondit rien.
Plus tard, dans la soirée, non regardions la télé.J’étais assis dans mon fauteuil préféré et il s’était affalé sur le canapé. Le programme était ennuyeux et je m’assoupis. Je fis un rêve étrange. J’étais un chat et je me promenais sur les toits de mon quartier. Je descendis sur un balcon et repris ma forme humaine. La porte-fenêtre était ouverte et je ne pus résister à l’envie de m’introduire à l’intérieur. À pas de loup je visitais l’appartement. J’entrais dans la chambre à coucher. Il faisait chaud, une femme était allongée nue sur le lit. Une boule brûlante descendit dans mon bas-ventre, un désir violent de m’accoupler avec elle me submergea. Ma main s’approcha de sa cuisse. J’entendis à ce moment-là le bruit d’une chasse d’eau. La fille se réveilla et me voyant se mit à hurler : « Pierre, il y a un type chez nous ! » Bruits de porte et de pas précipités dans le couloir. La panique me submergea et je redevins chat. Je m’enfuis en dérapant, me faufilai entre les jambes d’un grand gaillard baraqué, l’air pas commode du tout, et rejoignis le toit.
Je me réveillais en nage sur mon fauteuil. Il me fixait d’un regard intense :
— Voilà, mon petit vieux, je crois que tu commences à comprendre…
— Ça ne peut pas être réel, c’était un rêve.
— Si ça te rassure, pourquoi pas ? Mais dis-toi bien que ce n’était qu’un tour de chauffe. Nous allons faire de grandes choses ensemble, mon ami.
L’image de mon vieux fusil de chasse sous le lit me revint à l’esprit.
— N’y pense même pas.
— Ah, bon ?
— Il faut que je t’explique un truc, quand même…
— Quoi donc ?
— Tu n’as pas du tout intérêt à ce qu’il m’arrive quoi que ce soit. Depuis notre petite virée tout à l’heure, nous sommes liés à la vie à la mort mon petit vieux.
Je me levais. Il tira une de ses pattes arrière très haut au-dessus de sa tête, et commença à se nettoyer le derrière.
— Tu ne me fais pas peur, tu sais que je dis vrai, dit-il dédaigneux.
Il interrompit sa toilette et me regarda les yeux mi-clos :
— Allons, ne fais pas cette tête-là, tu vas avoir la grande vie. Elle ne t’a pas plu la petite salope dans son lit peut-être ? Tu verras, lorsque nous serons rodés tous les deux nous aurons d’autres occasions.
— Mais je ne suis pas un violeur !
— Ce n’est pas l’impression que j’ai eu mon salaud, si il n’y avait pas eu pépère dans les chiottes, je crois bien qu’elle passait à la casserole ! Dis-moi que ce n’est pas vrai pour voir ? Tu vas prendre goût à la vie sauvage crois-moi !
— De toute façon, ce n’était qu’un rêve, et je sais que je deviens fou, demain je vais voir mon toubib.
— Mais tu vas voir qui tu veux. Écoute, laisse la fenêtre de la salle de bain ouverte j’ai envie d’aller faire un petit tour. Si tu prétends ne pas aimer la baise, moi je dois te dire que j’ai repéré une ou deux minettes par là. Ça va être leur fête.
Il sauta avec grâce du canapé et se dirigea vers la salle de bain. Avant de disparaître, il se retourna et me dit :
— Ah, au fait, quand tu iras voir ton toubib demain, n’oublie pas de m’acheter de la bouffe décente en rentrant.
Je n’arrivai pas à m’endormir facilement. Je sombrai finalement dans un sommeil agité peuplé de rêves de bagarres de chats et de feulements démoniaques. Lorsque je me réveillai, je remarquai que mon oreiller était taché de sang. Mon visage me faisait mal, j’allais dans la salle de bain et je vis qu’une grande balafre me barrait la joue et remontait jusqu’à l’oeil que je n’arrivais pas à garder complètement ouvert.
— Ça fait mal ! Hein ?
Je sursautai.
— Ouais, il y avait un sacré client dehors hier soir. Il a fallu que je montre qui fait la loi ici maintenant…
Il me regardait d’un oeil, l’autre était à moitié fermé et une grande estafilade descendait jusqu’à son nez.
Le docteur Fourlu est un homme taciturne et blasé. Il me regarda et dit :
— Nom de Dieu ! Comment vous êtes-vous fait ça ?
— Je me suis battu !
— Ben, ça a dû être une sacrée bagarre ! On ne vous a pas amené aux urgences ?
Je bredouillai quelque chose d’inintelligible.
— Écoutez, je ne suis pas équipé pour ce genre de choses, il faut que vous alliez à l’hosto.
— Ce n’est pas pour ça que je suis venu, docteur.
— Ah ?
— Docteur, c’est un peu difficile à expliquer. Je crois que je deviens fou.
— À quoi voyez vous ça ?
— Hier soir un chat s’est introduit chez moi, et je crois qu’il me parle, et que je lui parle…
— Bon, ben ça aussi c’est l’hosto mon vieux, peut-être pas le même, mais c’est l’hosto aussi.
— Vous ne pouvez pas me donner des pilules ou des trucs comme ça ?
— Ben ça dépend, si vous me racontez des conneries pour que je vous fasse une prescription pour voir la vie en rose c’est une chose, mais si vous croyez vraiment à ce que vous me dites c’en est une autre. Vous n’avez pas retouché à la bibine dites-moi ?
— Non, non, docteur.
— Bon alors, vous y croyez vraiment à vos conneries de chat ?
— Ben, je ne sais plus…
— Ok, c’est bon !
Il écrivit quelque chose sur une ordonnance.
— Vous prendrez ça pendant quinze jours, ça va vous détendre un peu, mais surtout allez vous faire des points, c’est vilain cette blessure.
À la pharmacie, les gens me regardaient d’un drôle d’air, je demandais de quoi faire un pansement et un antiseptique en plus de l’ordonnance.
— Écoutez, ce n’est pas un petit bobo que vous avez-là, le docteur Fourlu a dû vous le dire, non ?
— Oui, oui, ne vous inquiétez pas je compte aller à l’hôpital tout à l’heure.
— À votre place, j’irai tout de suite…
— Ne vous inquiétez pas.
Il maugréa quelque chose et me servit. Je n’oubliai pas d’acheter de la nourriture de luxe pour le chat et je rentrai. Il dormait sur mon lit, je me couchai à côté de lui et sombrai dans un sommeil sans rêves.
Je me réveillai en pleine forme. Je ne m’étais en fait jamais senti aussi bien. Le chat m’attendait dans la cuisine assis sur le réfrigérateur :
— Tu as pensé à la bouffe.
— Ouais, ouais, qu’est-ce qui te plaît là-dedans ?
Je disposais mes emplettes devant lui.
— Ah, ben voilà, c’est mieux ! Donne-moi des trucs au poisson, tiens !
J’allai dans la salle de bain et regardai mon visage dans le miroir.Il n’était plus enflé et la blessure avait commencé à se refermer.
— C’est ce qu’on appelle un sommeil réparateur mon pote !
Je n’aime pas cette façon qu’il a de me parler au moment où je ne m’y attends pas.
Je ne m’étais pas rendu compte que sa blessure avait elle aussi commencé à bien cicatriser. Je m’exclamai soudain :
— Merde, je ne suis pas allé au boulot aujourd’hui !
Il s’étira voluptueusement :
— Tu ne vas plus avoir beaucoup de temps pour être esclave maintenant que tu deviens un peu chat !
— Ah ouais ? Et ta bouffe on va la payer comment ?
— Ça mon petit père tu vas le découvrir ce soir.
— Comment ça ?
— Ce soir, on visite les rupins !
C’est ainsi que commença ma vie de monte-en-l’air. J’entrais par les fenêtres mal fermées, les chatières, les cheminées, je récupérais tout ce qui avait de la valeur, jetais mon butin dehors, puis ressortais comme j’étais venu et récupérais ce que je venais de voler. Tout ne se passait pas toujours sans accroc, il y avait parfois des chiens, d’autres fois je ne résistais pas à mes pulsions sauvages félines ou humaines, d’autres fois encore j’avais à peine le temps de reprendre ma forme féline pour fuir en catastrophe.
Ce fut une belle vie, je l’admets. Je devins riche, très riche, je diversifiais nos activités, j’offrais des services d’espionnage incomparables. J’emménageais dans un nouvel appartement cossu donnant sur un parc. Je m’aperçus bientôt que l’on recherchait ma compagnie, l’être terne que j’avais été avait laissé place à un homme sûr de lui à qui tout souriait. On me trouvait un magnétisme animal irrésistible, je devins la coqueluche des soirées les plus courues. Tout allait bien jusqu’à ce qu’une nuit je commette l’irréparable.
C’était une fois encore une nuit d’été et je la trouvai nue offerte sur son lit. Je ne résistai pas et l’assaillis vigoureusement. Un voile rouge tomba devant mes yeux et quand je repris mes esprits je baignais littéralement dans le sang. J’avais mutilé ma proie de la plus horrible des manières, je vomis devant le carnage que j’avais commis, et m’enfuis, épouvanté.
Le lendemain, il attendait, narquois, assis sur ma table de nuit :
— Tu t’es bien amusé avec la petite souris hier ?
Comment avais-je pu commettre une telle horreur ? Il poursuivit, implacable.
— Oh, s’il te plaît arrête ! Tu es un gros matou, voilà tout ! Tu es un être sauvage, tu suis ton instinct. Qu’y a-t-il de mal à ça ?
Je me promis de ne plus partir en maraude, mais dès que je m’endormais le matou en moi reprenait les commandes. Bientôt on ne parla plus que du serial killer démoniaque qui violait et mutilait atrocement des femmes endormies. Le monstre était insaisissable, personne ne comprenait comment il s’introduisait chez ses victimes. On avait d’abord pensé qu’elles l’invitaient chez elles, mais pour au moins deux attaques il avait été démontré que ce ne pouvait être le cas.
Rongé par la culpabilité, je finis par me livrer à la police. Je donnais suffisamment de détails pour que l’on me prenne au sérieux, mais quand je dus expliquer comment je m’introduisais chez mes victimes je perdis toute crédibilité et l’on m’interna durant un certain temps dans une institution psychiatrique.
Lorsque je rentrai chez moi, bourré de neuroleptiques, le chat m’attendait, la concierge s’était bien occupée de lui. Lorsque nous fumes seuls je lui demandai :
— Alors tout va bien ?
Il se frotta contre mes jambes en ronronnant. Je le repoussai et lui demandai :
— Tu es content alors ? Ils n’ont pas voulu me croire.
Je dus me rendre à l’évidence : il ne parlait plus.
Ces affreux médicaments avaient beau m’abrutir je finis par comprendre que c’était eux qui faisaient taire le chat. Tout ceci était finalement un délire, mais alors comment expliquer ma richesse et les horribles meurtres ? Je vivais dans un brouillard permanent, j’avais souvent mal à la tête, j’étais devenu un zombie, ma vie était terne et insupportable. Au bout d’un certain temps je cessais de prendre mon traitement.
Un matin, je me réveillai en pleine forme. La vie bouillonnait en moi, j’avais envie de me balader. J’entendis une voix familière :
— Tu me demandais si j’étais content l’autre jour n’est-ce pas ?
Je tournais la tête, il me regardait du haut de la table de nuit.
— Oui, mais tu ne m’as pas répondu.
— Hé bien ce n’est pas moi qui suis allé avaler ces pilules de merde et vendre la mèche aux flics.
— Ne t’inquiète pas, les flics ne m’ont pas cru.
— Ce que tu peux être con parfois !
— Comment ça ?
— Tu les crois aussi handicapés du bulbe que toi ? Ils vont tôt ou tard venir te poser des questions. Je te signale que les meurtres ont cessé tout le temps que tu étais interné…
Comme par un fait exprès la sonnette tinta à ce moment-là. Sur l’écran de surveillance, il y avait deux types. Aucun doute possible : deux flics.
— N’ouvre pas, me dit le chat.
— Ils vont revenir.
— Ça mon petit père, ça ne fait aucun doute, et je te parie qu’ils auront tous les mandats nécessaires.
— Je vais contacter un avocat !
— Tu rigoles ou quoi ? Avec toutes les traces que tu as laissées : sperme, empreintes digitales, ils ne vont pas avoir à chercher longtemps.
— Mais alors, que puis-je faire ?
— Te carapater, mon vieux !
En bas, la concierge avait ouvert aux flics. Je sentais la panique monter en moi. Je ne voyais pas de solutions. On tambourina à la porte :
— Police, ouvrez ! Nous avons un mandat de perquisition !
J’entendis des bruits de clef, la porte s’ouvrit, je me sentis devenir chat, je filai sous le canapé. Ils inspectèrent la maison de long en large :
— Il n’est plus là !
Le plus grand s’adressa à la concierge :
— Vous êtes sûre qu’il n’est pas ressorti ?
Elle était dans ses petits souliers :
— Je ne crois pas Monsieur.
L’autre dit :
— T’inquiète pas Robert on regardera les enregistrements de surveillance, mais je parierais gros que ce fumier à pris la tangente !
— Merde, on le tenait ! Mais pourquoi n’a-t-on pas creusé cette piste tant que nous l’avions sous la main ?
— Nous étions débordés Robert, c’est tout…
— Merde, merde, merde !
— Calme-toi, il ne passe pas inaperçu avec sa balafre. On va le serrer d’ici peu. Ça va être la chasse à l’homme, les empreintes que nous avions prises au poste se retrouvent sur toutes les scènes de crime.
Sous le canapé je n’en menais pas large. J’attendis qu’ils soient partis et je filais dans la salle de bain. Heureusement la fenêtre était ouverte, je bondis. Dehors il faisait un temps splendide, je grimpai sur mon arbre préféré, et fis une petite sieste. Avec toute cette agitation, je n’avais rien mangé et je commençais à avoir les crocs. Je m’étirai en plantant mes griffes dans l’écorce de la branche. Une délicieuse odeur de poisson m’attira jusqu’à une fenêtre. Je rentrai dans la cuisine. Un gros type se préparait à manger. Son couvert était mis sur la table, et il finissait de remplir une assiette. Je sautais sur le réfrigérateur, je m’assis, et luis dis :
— Dis donc ça sent drôlement bon ta tambouille, ça te dirait de m’en donner un peu ?
Il tourna la tête vers moi l’air stupéfait et laissa tomber son assiette par terre. Je sautai d’un bond et commençai à manger son poisson :
— Ah, mais c’est vraiment fameux !
Il pensait :
— Ça y est, je deviens fou !
— Mais non mon pote, je te parle c’est tout.

Par défaut

Vengeance

Première minute

Ezorius

L’hyperloop a été le premier moyen de transport collectif martien. La liaison Jezero-Arcadie est certainement la plus ancienne, trois mille kilomètres en moins de trois heures, une capsule de trente passagers toutes les heures. Jezero la capitale aux mille dômes, Arcadie l’industrieuse dont les dômes miniers s’éparpillent au pied du mont Alba. Arcadie la rebelle, Arcadie la blessure au fond de son âme. Il regarde le paysage par la fenêtre : dire que les premières capsules étaient aveugles. Superintendant Ezorius Baldech chargé de la lutte antiterroriste : comme il aurait été fier de ce titre trente ans plus tôt. Aujourd’hui il se sent tellement fatigué.

Il est plongé dans ses pensées quand une femme d’une soixantaine d’années s’assied à côté de lui :

Alors Ezorius ta femme ne te manque pas trop ?

Il la regarde stupéfait.

Qui êtes-vous ?

Je suis l’une des rescapées du massacre d’Arcadie. Tu ne vas pas me dire que tu ne te souviens pas, quand même ? Tout ce sang, ça ne s’efface pas comme ça, même un boucher comme toi doit se souvenir.

Edora

Vingt ans qu’elle attendait ce moment ! Elle adore voir passer les émotions dans son regard : étonnement, colère, douleur. Pour ce qui est de l’étonnement, il ne va pas être déçu. Elle ouvre la cache dans son bras et en sort l’extracteur. Bien sûr il y a du sang partout et elle adore son air dégouté.

Tu vois cette chose Ezorius ? Elle va m’aider à te faire cracher le morceau.

Elle rit.

Vous êtes complètement folle ! bafouille-t-il.

Il déclenche la procédure de sécurité. Elle est prête. La capsule commence à décélérer : dans quatre minutes elle se sera arrêtée, et les commandos d’intervention qui survolent la ligne en permanence cerneront la zone, ils seront accompagnés de leurs saletés de journalistes embarqués. C’est parfait. Il a activé son armure, une lueur bleutée l’entoure.

Tu as toujours été un sacré couard, dis donc. Je te fais peur ? Une pauvre femme avec un bras en capilotade : un vrai héros !

Il ne répond pas.

C’est comme quand tu as laissé ta femme se faire égorger sous tes yeux pour protéger ta précieuse petite peau ?

Elle a tapé juste, ses souvenirs remontent : d’une pensée elle lance l’enregistrement. Elle sait ce que l’extracteur est en train de récupérer. La voix de ce chien disant : « Je ne peux donner suite à votre requête c’est absolument impossible ! » Et l’horrible gargouillement pendant que le regard épouvanté d’Anna se fiche dans sa mémoire.

Elle continue, impitoyable :

Et les enfants de l’hôpital, espèce de salaud ?

Là encore, les souvenirs remontent, la voix affolée du lieutenant : « Mon colonel, si l’on continue d’avancer nous allons écraser les gosses. » La caméra tactique du lieutenant renvoie l’image de dizaines d’enfants attachés, allongés par terre, ils sont terrifiés. Là encore sa voix neutre : « Lieutenant avancez, c’est un ordre ! » Les enfants disparaissent avalés par le capot du blindé. Bon, l’extracteur doit être calibré maintenant. Plus besoin de finasser, elle peut passer en force.

Deuxième minute

Restitution

Il a suivi la procédure : arrêt d’urgence et activation de l’armure. Il est inquiet pourtant, cette folle a l’air absolument sure d’elle, triomphante même : pourquoi ? Il ne risque absolument rien derrière son armure conçue pour résister à un impact direct d’une bombe d’une kilotonne. Les groupes d’intervention vont arriver dans trois minutes et ce sera fini. Il décide de l’ignorer.

Tu sais qui va débarquer avec tes petits copains, espèce de lâche ?

Il se concentre sur ses pensées et ne la regarde pas. Il entend soudain sa propre voix : « Je ne peux donner suite à votre requête… » Il regarde dans la direction d’où vient le son. Il reste bouche bée. L’image d’Anna, l’horrible image qui le hante depuis des années est projetée sous forme d’hologramme dans l’allée centrale. Il entend la femme :

Tu ne crois pas que les charognards vont se régaler quand ils vont trouver ça ? Tu vois à quoi elle sert ma baguette magique ? J’aimerais bien voir la tête de ta fille quand elle va découvrir ta vraie nature ! Quand elle va contempler les derniers instants de sa maman…

Appât

Il est à point. Elle sent la colère monter en lui. Elle voit la haine dans son regard.

Ah, cette bonne vieille haine ! Tu ne dis rien ? Tu voudrais me tuer, là, tout de suite, n’est-ce pas ? Tu le voudrais mais tu es trop lâche. Comme c’est dommage ! Et puis avec cette armure, comment vas-tu faire ? Je vais être glissante comme une savonnette.

Ça y est ! L’aura bleutée disparait, c’est le moment qu’elle attendait, elle arrache de son bras la liane transgénique et la lance dans sa direction : elle s’enroule autour de lui instantanément, il est immobilisé, tout geste renforce l’étreinte. Elle triomphe :

Le superintendant Baldech ficelé comme un vulgaire roti. Ha, ha, ha !

Elle est un peu déçue. Il n’y a aucune peur dans ses yeux, seule l’acceptation fataliste de la situation.

Troisième minute

Lieutenant Zacharias Satramontes

Zacharias est immergé dans l’action.

Décompte avant contact.

Trois minutes, lieutenant

Test com

Groupe rouge ?

Groupe rouge OK !

Groupe bleu ?

Groupe bleu OK !

Armina, tu le vois ?

Oui lieutenant, il a perdu les pédales, il a éteint son armure, elle l’a ligoté.

Pas bon, pas bon

Il se retourne vers Hedrick assis à côté de lui :

Qu’est-ce que tu peux couper ?

Tu sais que je ne peux rien couper

Arrête, pas avec moi ces conneries ! Qu’est-ce que tu peux couper ?

L’histoire de sa femme si tu veux

La femme et les gosses aussi

Les gosses, je ne peux pas

Bon, on verra, j’ai peut-être autre chose en échange

Quoi ?

Le lieutenant dans le blindé, c’était mon père, j’ai des enregistrements que personne ne connait

OK, on verra, tu as intérêt à ce que ça soit du lourd

Deux minutes trente, lieutenant

OK !

Il voit la capsule. Ils se rapprochent rapidement.

Le temps est relatif

Il fait le vide dans son esprit, il doit tenir deux minutes, cette folle est en train de le sonder. Il ne savait pas qu’un extracteur pouvait être à ce point miniaturisé. Soudain une boule de feu remonte sa moelle épinière et explose dans son cerveau. Il a le souffle coupé, il n’arrive même pas à hurler.

Elle le regarde, un rictus mauvais tord sa bouche :

Ben mon gros, tu croyais qu’on allait se faire des mamours ? C’est juste un avant-goût. On a deux minutes, et n’espère pas tomber dans les pommes : c’est de la bonne technologie qu’il y a derrière ma baguette. Je viens de la planter dans ta colonne vertébrale : tu m’appartiens.

Une autre onde douleur insupportable traverse tout son corps qui se cambre.

Les codes !

Il connait la technique, il ne peut s’empêcher de penser aux codes, l’extracteur a déjà dû les récupérer.

Autre décharge insupportable.

Schémas tactiques !

Et ainsi de suite : organigrammes, plans à court terme, liste des agents infiltrés. Il serait incapable de s’en souvenir par lui-même mais l’extracteur le peut, il n’est plus qu’un océan de douleur.

Soudain un calme immense l’envahit, sans qu’il sache comment, il se retrouve dans le bureau de Jaso Examar, le premier représentant.

Quatrième minute

Diversion

La voix d’Armina résonne dans son implant cochléaire

Intrusion lieutenant, intrusion, système compromis, elle a du le griller !

Éteint tout, passe en manuel

C’est maintenant la voix de Stylax le chef du groupe rouge :

Départ missile à onze heures

Impact ?

Quinze secondes

Armina, tu le vois ?

Oui, évitement sans problème, mais retard à prévoir

Tu peux nous lâcher à combien ?

Court de trente secondes

Stylax encore :

Guêpe en approche

Une guêpe ?

Oui lieutenant, ils seront sur site avant nous

Merde, merde !

Dérobade

Ce gros porc vient de claquer, ce n’est pas de bol ! Elle voit la guêpe s’approcher : excellent tempo !

Elle retire l’extracteur, le range soigneusement. Utiliser leurs propres codes pour envoyer ces informations à leur nez et à leur barbe et se tirer : ce doit être le plus beau coup jamais tenté depuis le début de la guerre. Elle passe son casque et se tient recroquevillée sur elle-même les mains sur la nuque. Elle commence à compter :

Un, deux … dix, la porte vole en éclat !

Deux hommes entrent, l’attrapent et la portent littéralement à l’intérieur de la guêpe. Ils s’asseyent, s’harnachent, l’un d’eux fait un signe de la main, l’accélération l’écrase sur son siège.

C’est fini.

Cinquième minute

Confidences

Jaso le regarde gravement.

Mon cher Ezorius si jamais vous vous souvenez de cette rencontre c’est que vous êtes entre la vie et la mort. Nous avons décidé d’implanter de faux souvenirs dans votre esprit parce que vous êtes surveillés par la rébellion depuis plusieurs mois maintenant. Edora Desost, celle-là même qui a donné l’ordre d’exécuter votre femme à Arcadie il y a bientôt vingt ans, a monté un plan minutieux pour vous enlever et vous extorquer nos codes. Vous avez vous-même proposé de profiter de l’occasion pour tromper leur organisation et couvrir nos agents infiltrés. Il fallait pour cela vous laisser piéger, et révéler quelques codes au milieu d’un flot de fausses informations qui nous permettront de mieux les manipuler. Nous savions que les trente dernières secondes de l’opération seraient cruciales. Notre idée pour vous faire sortir de ce piège a été de vous faire mourir pendant l’inévitable séance de torture. L’équipe qui sera chargée de vous secourir et qui n’est bien sûr pas au courant de notre subterfuge n’aura pas plus de quinze secondes pour vous ramener à la vie. J’espère que nous aurons l’occasion de parler de tout ça de vive voix mais je ne voulais pas prendre le risque de vous perdre sans vous dire que vous êtes sans conteste l’homme le plus courageux qu’il m’ait été donné de rencontrer. Celui que j’admire certainement le plus.

Sauvetage

Armina compte :

Neuf, huit, sept, …, deux, un, top ! Go, go !

Décharge d’adrénaline, Rouge et Bleu prennent position, et sécurisent les abords de la capsule. Zacharias se rue à l’intérieur, sur ses pas Armina et Hedrick scellent l’entrée avec un gel d’urgence, et pressurisent le cockpit.

Zacharias se précipite vers le corps inerte d’Ezorius, lui passe un masque à oxygène, et commence un massage cardiaque.

Armina lui fait une injection d’urgence et sort le défibrillateur :

Un, deux, trois ! Pousse-toi Zach, choc ! Un, deux, trois…

Hedrick regarde les deux hologrammes, il entend Ezorius : « Lieutenant, avancez, c’est un ordre ! »

Il a coupé son enregistreur : image et son. Zacharias est un homme de parole, il le suivrait en enfer, alors…

Épilogue

Post-mortem

Eliana Baldech regarde le mont Alba au loin, son père adorait cette pièce. Sur le bureau il y a une photo de sa mère, ses yeux se brouillent. Elle doit aller reconnaitre le corps, le premier représentant l’a personnellement appelée pour lui dire qu’on passerait la chercher. On sonne. Un jeune officier se tient sur le seuil, il est un peu guindé :

Lieutenant Zacharias Satramontes Mademoiselle, c’est moi qui dois vous accompagner.

Ils montent dans la bulle de liaison qui attend un peu plus loin. Elle ne reconnait pas l’endroit vers lequel ils se dirigent.

Où allons-nous lieutenant ?

Je ne suis pas autorisé à vous le dire Mademoiselle.

Elle ne lui dit pas ce qu’elle lui aurait dit en d’autres circonstances.

Ils entrent dans une propriété luxueuse, il l’a conduit dans un grand salon :

Si vous voulez bien attendre un moment.

Elle en a maintenant vraiment assez :

Écoutez lieutenant, ça suffit, ramenez-moi tout de suite chez moi !

Elle entend une voix familière dans son dos :

Cesse de martyriser ce pauvre homme, c’est lui qui m’a sauvé la vie tout de même !

Cinq minutes dans l’hyperloop Jezero-Arcadie

Il repasse le message. Zacharias le regarde :

Je connais bien cette histoire des gosses de l’hôpital, Hedrick. Mon père m’en a souvent parlé : guerre psychologique. Des leurres sophistiqués capables de tromper nos senseurs. Technique efficace car ils utilisaient souvent des boucliers humains. Tu trouveras le rapport complet attaché, il n’est pas encore déclassifié, tu as risqué gros en coupant les enregistrements, je risque gros en te transmettant ça.

Il s’arrête un instant.

La rébellion cherche à provoquer des chocs émotionnels, peu importe la vérité. Le superintendant déjà calomnié, le soi-disant boucher d’Arcadie en train de donner l’ordre de rouler sur des enfants. Voilà ce que beaucoup retiendraient, voilà ce que certains de tes collègues exploiteraient sans vergogne. Aujourd’hui il est mort, ne salissons pas sa mémoire, respectons ses proches.

Il lui sourit.

Utilise ça au mieux si jamais on te cherche des noises. Au fait, j’ai vu ton reportage « Cinq minutes dans l’hyperloop Jezero-Arcadie, » c’était super, j’ai cru que j’y étais.

Par défaut

Disparition

– Merde, c’est toi Pierre ? Je me trouve projeté des années en arrière. Il me regarde l’air interrogateur puis son visage s’éclaire.

– Christian, ça alors ! Qu’est-ce que tu fais là ? Combien de temps ça fait ?
– Je dirais au moins trente ans.
– Trente ans… Ça te fait quel âge ?
– Cinquante-huit, et toi ?
– Soixante, mon vieux, soixante.
– Philippe a quel âge ?
– Trente-cinq ans, bientôt. Il est toubib comme moi… Et ta fille Catherine ?
– Trente-deux, elle peint et fait des petits boulots.

On se regarde ; trente ans, on ne sait pas trop quoi se dire. Nous les copains des quatre cents coups ; les beuveries, les bagarres, les filles, pourquoi nous sommes-nous perdus de vue ?

– Tu ne comptais pas t’installer en Afrique ? Il a un sourire triste.

– J’y suis resté quinze ans, et puis la situation est devenue trop tendue, Hélène en a eu assez, nous sommes rentrés.
– Hélène, va bien ?
– Oui, je crois, nous sommes séparés, elle s’est remariée, et depuis que les enfants sont grands nous nous voyons très peu. Et toi, tu es toujours avec Jeanne ?
– Oui, nous avons fini par nous marier.
– Toi, le pourfendeur des conventions bourgeoises, tu as fini par te marier ?
– Ben, oui.
– Tu as l’air d’un bourgeois prospère, en effet. Tu as pris du poids, mon cochon.

Je n’aime pas que l’on parle de mon poids, mais c’est Pierre. Pierre mon vieux copain, mon ami à la vie à la mort/ Pierre a des droits que les autres n’ont pas.

– Tu as un moment, on pourrait aller prendre un pot ?
– Bien sûr que j’ai un moment, tu connais un troquet dans le coin ?
– Non, je ne viens jamais par ici, et toi ?
– Moi non plus, mais on va bien trouver quelque chose dans cet énorme machin.

Il y a une espèce de brasserie prétentieuse un peu plus loin, on s’enfile dans un box, la vue donne sur le parking. On se regarde encore, il n’a pas pu perdre sa moue insolente et son air de casse-cou. Que voit-il sur mon visage ?

– Tu sais, je t’ai cherché sur Internet…
– Moi aussi, Christian. J’ai même cru que ce n’était pas toi qui écrivais toutes ces conneries, mais impossible de se tromper : c’était bien toi. Dire que tu me trouvais tiède. Remarque je m’en fous un peu, mais tu es devenu un peu facho sur les bords, non ?
– Non, je ne crois pas.
– Si tu le dis.
– Tu n’as pas changé d’idées, toi ?
– Tu sais, je n’ai jamais été comme toi, je n’en ai jamais eu rien à foutre des idées. Moi je suis toubib, je soigne. Ce que pense la personne qui souffre n’a pas vraiment d’importance. Simplement, je trouve que les gens comme toi n’apprennent jamais rien. Quand nous nous sommes perdus de vue, tu soutenais exactement le point de vue contraire de celui qui est le tien aujourd’hui. Avec la même fougue, avec la même intransigeance.
– Ce n’est pas exactement le point de vue contraire.
– Tu déconnes, Christian, tu oublies que je t’ai très bien connu, tu oublies que si nous nous sommes plus ou moins brouillés c’est bien parce que tu étais tellement chiant qu’Hélène ne te supportait plus.
– Oui, j’étais un con à l’époque…
– Tu ne l’es plus ? Il me regarde avec un air narquois. Je baisse les yeux.

– J’aimerais ne plus l’être. Je regrette que nous nous soyons  fâchés. Je suis peut-être un peu facho selon toi, mais je ne me fâcherai plus pour des idées.
– À la bonne heure ! Pourquoi est-il si caustique ? Veut-il vraiment régler des comptes après si longtemps ?

– Tu crois que tu pourrais me supporter aujourd’hui ?
– Tu sais, Pierre, je n’ai plus beaucoup d’amis. Tu cassais aussi un peu les pieds de Jeanne avec tes airs de baroudeur macho, ce n’est pas facile de conserver ses amis d’enfance. Ce que je sais c’est que les idées ne valent pas l’amitié. Mais on reparlera de mon fascisme et de mon intolérance une autre fois. Que deviens-tu ? Tu exerces où ? Il lève son verre.

– Tu as raison, parlons d’autre chose. Tu sais, je continue de faire des missions en Afrique, ma vie a toujours été là-bas, je m’emmerde en France, et puis on a plus besoin de moi là-bas qu’ici.
– Tu t’es remarié ?
– Tu es fou ? Une fois suffit. Non, j’ai une aventure de temps en temps, mais je tiens trop à ma liberté.
– D’une certaine façon tu as la vie que tu voulais quand nous étions gosses, non ? Un grand sourire éclaire son visage, ce même sourire qui faisait craquer les filles et dont j’étais un peu jaloux.

– Oui, exactement. Je suis un « French doctor » et je ne me suis pas embourgeoisé comme d’autres. Allez, je te charrie, tu sais, je suis vraiment content de te voir vieux machin, ça m’aurait fait chier de mourir fâché avec mon vieux copain Christian.
– Moi aussi Pierre, tu ne peux pas savoir ce que ça me fait plaisir de te voir, j’espère que nous resterons toujours en contact dorénavant.
– Il y a intérêt mon vieux ! Il regarde sa montre.

– Il faut que j’y aille, mais on se voit bientôt d’accord ? Il fouille une poche de son blouson et me tend une carte de visite.

– Je suis vieux jeu, j’aime les cartes de visite. Tu as mes coordonnées là-dessus, envoie-moi les tiennes.

Nous nous levons, nous nous embrassons, nous restons un moment dans les bras l’un de l’autre à nous tapoter le dos.

La boîte aux lettres déborde de prospectus. Au milieu, une lettre. Je reconnais vaguement l’écriture, je l’ouvre.

Cher Christian,
Je ne sais pas si tu te souviens de moi cela fait si longtemps. J’ai eu du mal à trouver ton adresse, c’est pour ça que c’est avec beaucoup de retard que je t’annonce une douloureuse nouvelle. Pierre Debailly qui était ton ami d’enfance et qui fut mon mari a trouvé la mort dans un accident de voiture à Abidjan, il y a trois mois. C’est une grande perte pour nous tous, en particulier pour notre fils Philippe que tu as connu lorsqu’il était enfant et qui est un homme aujourd’hui. Je te joins nos coordonnées, contacte-nous ; Pierre parlait souvent de toi et Philippe serait heureux de te voir.
Je t’embrasse.
Hélène.

Je cherche dans mon porte-feuille la carte de visite que Pierre vient de me donner, mais je sais que je ne la trouverai pas.

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Souvenirs

Quand il entra, tous se turent. Il se tint un moment immobile, savourant la peur qu’il suscitait : « Toi ! » Impossible d’échapper à son regard. « Oui, toi, approche ! Attrape ça ! » Le pistolet semblait énorme, il était lourd. « Tu aimes ton Seigneur ? » Le ton ne souffrait qu’une seule réponse. « Réponds ! »

Il se réveillait toujours à cet instant, cela faisait plus de vingt ans maintenant, mais ce serait toujours comme la veille. La rue était calme. Il n’avait pas vraiment froid, à l’abri dans ses cartons, emmitouflé dans son duvet. Il ne bougeait pas, mais il savait qu’il ne se rendormirait pas – trop peur de retrouver les démons de son enfance.

Une voiture passa, la neige étouffait les sons, elle semblait glisser comme un fantôme gris. Ses feux de stop s’allumèrent, la porte côté conducteur s’ouvrit, quelque chose fut jeté sur le trottoir, la voiture repartit. La curiosité fut plus forte que le désir de rester dans la tiédeur relative de son cocon. Il s’approcha. C’était un gros sac en cuir très luxueux, il regarda autour de lui : personne. Il se sentait bizarrement comme à la porte d’une pièce sombre et inconnue. Prendre le sac, c’était faire un pas à l’intérieur, il pouvait encore repartir et faire comme si il n’avait rien remarqué. Il le prit.

Il ramassa rapidement ses affaires et s’en alla, il regrettait un peu ses cartons, mais il avait l’intuition qu’il valait mieux s’éloigner de cet endroit. Si ceux qui l’avaient jeté là revenaient, il préférait ne pas les rencontrer.

Il connaissait un endroit tranquille après les boulevards, un terrain vague caché derrière de hauts murs. Le sac était lourd et il était obligé de changer souvent de main pour le porter. Il brûlait d’envie de regarder ce qu’il contenait, mais en même temps une prudence instinctive lui dictait de ne pas prendre de risques, surtout de ne pas attirer l’attention. Peut-être était-ce des livres ? Qu’en ferait-il ? En tout cas, il arriverait toujours à tirer un bon prix du sac lui-même. Et si c’était de la drogue ? Non, impossible, pourquoi la jeter dans la rue ainsi ? Tout à ses supputations, il avala la dizaine de kilomètres qui le séparaient de sa destination sans même s’en rendre compte. Il poussa la tôle qui masquait l’ouverture dans le mur, s’assura que personne n’était déjà là, posa ses affaires et remit la tôle en place.

Au milieu du terrain, se trouvait une espèce de bâtisse en béton, il alluma sa torche : personne là non plus. Il ouvrit le sac. Il y avait un paquet protégé par un plastique très serré, un trousseau de clefs, des vêtements, un portefeuille, un téléphone et un passeport. Il ouvrit le passeport et le laissa tomber aussitôt, stupéfait et effrayé. Sur la photo, c’était lui, il n’y avait aucun doute, tout à fait lui. Jusqu’à la cicatrice sur la joue droite. Il l’ouvrit à nouveau, il était au nom de Jean-Cyrille Sombo : la honte et l’horreur s’abattirent sur lui. Père Cyrille à genoux devant lui, son regard plein de bonté : « Tire Jean, tire, n’aies pas peur, n’aies pas peur… », autour les hommes rient, « Regardez cette petite lavette ! Tu vas tirer, oui ? » La détonation est assourdissante, sous l’effet du recul l’arme tombe de ses mains, le corps de Père Cyrille s’effondre par terre, les hommes redoublent de rire.

Son esprit était paralysé, comment était-ce possible ? Il resta longtemps assis là, le passeport entre les jambes, insensible au froid, il revoyait l’armée du Seigneur, les embuscades, les attaques de villages, les liquidations sommaires, les séances de recrutement. Le petit matin blême de décembre finit par se lever. Il se ressaisit et décida de ne pas en rester là. Le téléphone fonctionnait, il appela un taxi et se rendit à l’adresse indiquée sur le passeport. C’était un pavillon bourgeois de la banlieue proche, les clefs trouvées avec le reste en ouvraient les portes, il entra.

L’intérieur était luxueux et impersonnel, une immense salle de séjour au rez-de-chaussée donnant sur une cuisine fonctionnelle, le réfrigérateur était plein : il se servit un grand verre de lait. À l’étage deux grandes chambres et un bureau, il posa le sac sur un lit et entra dans la salle de bain attenante. Depuis combien de temps n’avait-il pas pris une douche chaude ? Il ne résista pas. Il avait bien conscience de l’étrangeté absolue de la situation, mais il s’en accommodait. Sa photo sur le passeport, le nom de Père Cyrille sur le côté l’avaient si fortement ébranlé que rien ne pouvait plus vraiment l’atteindre. Il sortit le paquet et le déballa sur le bureau. Il contenait un ordinateur portable militaire durci. Il l’ouvrit, la machine démarra immédiatement et un message s’afficha : « Reconnaissance biométrique : veuillez fixer l’objectif en haut de l’écran et appuyer votre pouce droit à l’endroit indiqué. » Il s’exécuta, et un nouveau message apparut : « Authentification réussie, Monsieur Sombo, veuillez bien consulter votre messagerie. »

Qui pouvait bien disposer de moyens aussi considérables ? Ces gens avaient été capables de récupérer ses empreintes, son fond rétinien, obtenir un passeport biométrique, il avait la terrible impression de leur appartenir.

Il se souvenait. Il avait treize ans. L’armée régulière encercla son unité. Lorsqu’il furent certains qu’aucune fuite n’était possible, les chefs jetèrent leurs armes et se mêlèrent à la population. Beaucoup d’enfants dont lui se battirent avec férocité. Puis, à bout de munitions, épuisés, ils furent réduits les uns après les autres, beaucoup abattus sans façon. Ils étaient une dizaine assis par terre, hébétés, en manque d’héroïne lorsque les soldats arrivèrent. Comme ils s’étaient bien battus ils furent tabassés, mais on les épargna. Le lendemain une femme vint les voir, elle était très belle. Il ne sut jamais pourquoi elle le choisit. Il fut emmené dans un centre de regroupement avec quelques autres.

On les soigna et on leur demanda de raconter leur histoire ; il n’arrivait pas à dire ce qu’il avait fait. Parfois, la femme venait les voir et il avait honte, il se souvenait de ce qu’il avait fait à d’autres femmes quelques mois auparavant. Il ne pouvait la regarder dans les yeux sans penser à ce qu’une machette peut faire. Un jour, il fut convoqué dans son bureau. Il était terrorisé : « Tu t’appelles Jean, n’est-ce pas ? » Il ne répondit rien : « Je vois que tu dis avoir as été recueilli dans l’orphelinat du Père Cyrille, sais-tu ce qui lui est arrivé ? » Il leva les yeux et son regard le transperça, il éclata en sanglots, « C’est donc toi… » il opina de la tête. Ce fut la dernière fois qu’il la vit.

Quelques jours plus tard, il embarquait dans un avion avec une vingtaine d’autres gosses. Là où on l’emmena, il vécut cinq ans dans une institution d’aide à l’enfance, trop vieux pour intéresser des familles d’accueil. Le jour de ses dix-huit ans, on lui donna des papiers, un peu d’argent et on lui indiqua l’adresse d’un foyer où il pourrait se loger en attendant mieux. Il ne s’y rendit pas et disparut dans la grande ville.

Il avait été plongeur, vendeur d’assurances-vie, démarcheur, tous les petits boulots possibles. Il fut étudiant un temps et acquis une solide culture générale. Il ne comprenait pas le besoin de réussir qui animait les gens. La seule chose qu’il désirait vraiment était la liberté, la véritable liberté, celle qui permet de vivre sans être attaché à quoi que ce soit, un type de liberté inaccessible au plus grand nombre, une liberté exigeante et sans compromis, une liberté faite de nuits à la belle étoile, de planques dans les terrains vagues, d’observation attentive du monde. À trente et un ans, c’était un homme solitaire et discret que personne ne remarquait, il avait atteint une certaine forme d’équilibre qui lui permettait de supporter son terrible passé.

Il était effectivement possible de remonter jusqu’à son enfance, savoir qui il était et ce qu’il avait fait, mais cela nécessitait une organisation considérable. Il se rendait compte qu’il avait très certainement été étroitement surveillé durant les treize années écoulées, cette perspective lui donnait le vertige, sa liberté n’avait été qu’une illusion.

Son attention revint vers l’ordinateur, la boite aux lettres ne contenait qu’un message :

« Jean,

si tu lis ce message c’est que je suis probablement morte. Cela fait treize ans maintenant que tu as cru t’évanouir dans la grande ville, je n’ai pourtant jamais cessé de suivre tes moindres faits et gestes, ce n’est pas très difficile avec de l’argent.

Peut-être que le cancer qui me ronge et m’emportera dans quelques jours est-il le fruit de la haine impuissante que je t’ai portée si longtemps. J’avais un frère que j’aimais plus que tout, il était mon ainé de deux ans, il fut le pilier de mon enfance, nos parents étaient souvent absents et il se substitua à eux. Il savait me consoler de mes peines petites et grandes, il savait me raisonner, me faire rire quand j’étais triste et me protéger quand j’étais vulnérable. C’était un être merveilleux, courageux, franc, intelligent et sensible, un cadeau de la Providence. Il était l’homme d’un seul amour, lorsque la femme qu’il aimait fut emportée par une maladie foudroyante, il se consacra à Dieu et partit loin de nous s’occuper d’un orphelinat dans un pays déshérité.

Un jour, il m’envoya une photo de lui et d’un enfant rieur qui passait son petit bras autour de son cou. Cet enfant avait été abandonné nourrisson, il l’avait élevé avec les autres, mais s’y était plus particulièrement attaché. Il m’en avait souvent parlé, mais je n’avais pas mesuré la profondeur de l’amour qu’il lui portait. Plusieurs documents officiels accompagnaient la photo : il avait adopté l’enfant. Je n’ai pas besoin de te raconter la fin tragique de Cyrille, tu la connais trop bien.

Tu n’étais qu’un enfant bien sûr, mais comme l’amour, la haine ne se commande pas. Comme cette haine fut dure à supporter ! Je te haïssais, mais j’avais promis à mon frère de prendre soin de toi si jamais il lui arrivait malheur. J’ai donc utilisé la fortune familiale pour te faire surveiller. J’en ai honte, mais j’espérais secrètement que la monstruosité de ton geste te pousserait vers la déchéance, il n’en fut rien. Je crois que Cyrille aurait été fier de l’homme que tu es devenu et tu auras finalement gagné mon respect.

Noël approche, je suis une vieille mécréante, sache pourtant qu’à la fin c’est quelque chose qui s’approche de l’amour qui me porte vers toi. Tâche de trouver la force de me pardonner Jean, la haine dessèche tout. Joyeux Noël,

Jeanne Sombo. »

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Un plage

La mer verte, troublée par l’agitation des vagues, était parsemée de moutons que soulevait le vent. Sur la rive, le sable du désert formait de longs voiles tournoyants qui se mélangeaient aux embruns. Il n’y avait personne, des épaves de bateaux se dressaient comme des fantômes rouillés à moitié ensablés. Il restait là des heures, assis dans sa 2CV, une bouteille de Johnny Walker à portée de main fumant cigarette après cigarette. Il n’était rien, à peine une autre épave échouée parmi d’autres. Sur sa droite, au loin, la Cherka, bidonville aux pauvres bordels, cloaque d’une cité perdue entre sable et mer. La Cherka, son havre aux odeurs de poisson séché et de vase, où il s’endormait le soir dans une petite chambre que lui louait une maquerelle. Qui eut reconnu le fringuant officier qu’il fut autrefois ? Mai 1940, reconnaissance au-dessus du front. Quel front ? Leur terrain change de ville chaque jour tant la progression allemande est rapide. Depuis la verrière d’observation du Potez 63-11, les panzers ressemblent à d’insignifiants petits insectes. Les traçantes de la flak montent lentement vers eux puis accélèrent follement, l’avion est chahuté, les impacts font un bruit de sable que l’on projette sur des tôles. C’est la deuxième passe, la première fois ils n’ont pas pu photographier leur objectif. Une douleur fulgurante lui déchire le bas ventre, puis les ténèbres l’engloutissent. Il apprend plusieurs jours plus tard qu’il est désormais un chapon. Il se souvenait de cette insupportable pitié. Elle lui rendait bien visite au début, mais à quoi bon ? Il fut suffisamment désagréable pour qu’elle cesse assez vite, les fiançailles furent rompues quelques semaines plus tard. Il mit longtemps à retrouver son autonomie. Par un accord tacite, sa mère et lui n’abordaient jamais le sujet. Ils restaient des heures ensemble dans le salon, silencieux, feignant de lire. Les flonflons de la libération n’arrivèrent jamais jusqu’à eux. Lorsque sa mère mourut, il prit des dispositions pour l’entretien de la propriété et s’enfuit. Il partit s’engloutir en Afrique quelques images de Conrad en tête. Sur ce continent fabuleux, il découvrit la mesquinerie et l’alcool. On le disait homosexuel, ce qui l’arrangeait. Il devint connu pour son ivrognerie, ses moeurs dépravées, sa fréquentation louche des autochtones. Seul son penchant pour l’alcool était vrai, il aimait la compagnie des boys, leur gentillesse et leur distance. Il aimait les beïdanes aussi, leur endurance, leur connaissance du désert. Il apprit le toucouleur, le wolof et l’arabe, s’éloigna toujours plus de ses compatriotes. Sa connaissance du monde obscur des indigènes le rendait utile aux administrations et aux entreprises. Il partait des jours durant dans le désert, rejoignait des tribus et suivait à pied les dromadaires avec des amis. Plus d’alcool sous le ciel nu, pas de mots inutiles, de longues marches, le vent et le soleil purificateur, les nuits glaciales aux étoiles à nulles autres pareilles. Il revenait vers la ville, comme on retourne au vice. Il aurait pu devenir musulman et disparaître dans le désert, purifié des miasmes du monde. Il y avait souvent songé, ce n’était pas la peur d’être relapse qui le retenait, le Dieu du désert l’avait converti depuis longtemps en son for intérieur. Non, il ne pouvait pas avouer son infirmité et il n’aurait pas pu la cacher non plus, il n’aurait pas pu sceller cette vie nouvelle par un mensonge. Il restait donc prisonnier de cette zone frontière, seul face à lui-même. Il avait longtemps résisté à l’alcool ne voulant pas ressembler à la plupart des autres pèlerins venus de la brume. Mais un jour il avait rencontré un camarade de promotion au consulat, toute fuite était impossible, l’autre savait qu’il avait été blessé, mais savait-il de quelle façon humiliante ? Ils avaient parlé un moment, un malaise s’était installé et sous un pauvre prétexte il avait fui. Cette nuit-là, il but jusqu’à en rendre l’âme, et les nuits suivantes aussi. C’est ainsi qu’il découvrit le néant de l’ivrognerie. Quelques semaines plus tard, il quittait Dakar pour Saint Louis, les portes du désert s’ouvraient un peu plus bas, il entra. Maintenant, seul dans sa 2CV, il contemplait les vieux bateaux venus mourir là, des rafales de vent secouaient la voiture, il ne pouvait déjà plus attraper la bouteille. Il ferma les yeux, la fin était proche maintenant.

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Brèves

Instant zéro, je débarque. Je crie, on m’attrape par les pieds, ça fait mal, il fait froid, le bruit est assourdissant. On m’abandonne dans un lieu étrange. Je crie encore un peu, mais je dois m’économiser, je m’endors.

Instant cent cinquante-sept millions et des poussières, je me pisse dessus. Je pleure, ça pique. Elle arrive, elle n’est pas contente, mais elle reste douce quand elle me nettoie. Elle me prend dans ses bras : « tu es mon petit Indien, il ne faut pas faire pipi dans sa culotte, tu es grand maintenant. » J’aime son odeur, j’aime sa voix, je suis soudain heureux.

Instant trois cent quinze millions et des poussières. Ils m’attendent, je sais que je ne peux m’échapper, je dois faire face. Je dis : « à quatre contre un, c’est facile… » Ils rigolent : « t’as cas nous prendre les uns après les autres ! » De toute façon je ne fais pas le poids face au plus faible d’entre eux. Le plus gros s’avance, j’essaie de lui placer un coup de pied dans les roustons, mais il pare sans effort, et c’est sans effort aussi qu’il me colle une raclée. Je rentre, elle me demande pourquoi je suis dans cet état, j’ai honte, je suis une chiffe molle.

Instant six cents millions et des poussières. J’ai claqué la porte. Il y a eu des cris, des déclarations définitives, il m’a giflé : « c’est comme ça que tu parles à ta mère ? » Je suis allongé dans un champ de Provence, je suis heureux, je suis libre.

Instant sept cent cinquante-sept millions et des poussières. Elle est venue au procès, elle est belle, et digne. J’ai honte au fond de moi, je vais la perdre. À la sortie du tribunal j’essaie de l’embrasser, mais on m’emmène : deux mois fermes, ce n’est rien, est-ce le début, est-ce la fin ?

Instant huit cent quatre-vingt-trois millions et des poussières. Je sors de l’oral. Je suis tombé sur une leçon et un exercice que je connais sur le bout des doigts, je suis sûr que c’est dans la poche. Je m’assois sur les marches à la sortie du bâtiment, il fait beau, je flotte sur un nuage, très haut là-bas dans le ciel bleu.

Instant neuf cent quatre-vingts millions et des poussières. Elle est toute petite, sa mère a déjà oublié la douleur et la regarde avec une immense tendresse, elle vagit, une larme coule sur ma joue.

Instant un milliard soixante-douze millions et des poussières. Elle veut un second enfant, moi aussi, elle veut une maison, moi moins, mais ce que femme veut… La maison est petite, mais elle a une cheminée. Elle n’est pas très confortable, mais on peut faire du bruit. Je dois faire soixante kilomètres pour aller travailler, mais elle est à dix minutes du sien.

Instant un milliard soixante-dix millions et des poussières. Elle est pleine de vie, sa mère est épuisée, mais ravie de la voir prendre le sein et téter immédiatement. Sa soeur est inquiète, je ne sais pas la rassurer, je ne le saurai jamais. Je croyais ne pas pouvoir aimer un second enfant, je la tiens dans mes bras, toute incertitude est balayée.

Instant un milliard trois quatre-vingt-sept millions et des poussières. Je suis parti il y a cinq jours de Saint-Jean-Pied-de-Port, j’arrive à Santo-Domingo-la-Calzada. J’ai terriblement mal aux fesses, j’ai perdu ma protection de selle en montant à Roncevaux, trainer mes cent kilos jusqu’au col n’a pas été une partie de plaisir, j’ai poussé mon vélo la moitié du temps. Dans l’auberge de pèlerins mon voisin est un brésilien, il est jeune, maigre, barbu, et porte autour du cou une grosse croix en bois attachée par une corde, il repart au Brésil le lendemain, il ne pourra aller jusqu’à Saint-Jacques. Dans un sabir d’espagnol et d’anglais, je lui explique que je suis prêt à abandonner, que j’ai trop mal. Il sort de son sac à dos une protection de selle en silicone et une pommade pour soulager mes douleurs. Il les a transportées sur des milliers de kilomètres sans en avoir l’utilité pour me les offrir au moment ou je fléchissais. Miracle, synchronicité ?

Instant un milliard six cent quarante millions et des poussières. Je n’ai pas le trac, je me sens bien. Il y a là ceux que j’aime, parents, amis, mais aussi d’anciens et de nouveaux collègues, mon directeur, le jury. Je soutiens la thèse que j’aurais dû soutenir vingt-cinq ans plus tôt, il fallait clore ce chapitre. Je suis heureux, mais je sens qu’il y a là quelque chose d’un peu dérisoire.

Instant un milliard huit cent trente millions. Le médecin me regarde : « Je ne vais pas vous cacher que c’est sérieux, très sérieux, vous êtes en train de faire un infarctus. » Ça fait un mal de chien, vraiment. J’ai un peu la trouille. Les pompiers sont sympas, tout le monde est sympa, efficace. Je me laisse aller.

Instant un milliard huit cent soixante millions et des poussières. Il est minuit, il fait très chaud encore, je poste ce petit texte.

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