Disparition

– Merde, c’est toi Pierre ? Je me trouve projeté des années en arrière. Il me regarde l’air interrogateur puis son visage s’éclaire.

– Christian, ça alors ! Qu’est-ce que tu fais là ? Combien de temps ça fait ?
– Je dirais au moins trente ans.
– Trente ans… Ça te fait quel âge ?
– Cinquante-huit, et toi ?
– Soixante, mon vieux, soixante.
– Philippe a quel âge ?
– Trente-cinq ans, bientôt. Il est toubib comme moi… Et ta fille Catherine ?
– Trente-deux, elle peint et fait des petits boulots.

On se regarde ; trente ans, on ne sait pas trop quoi se dire. Nous les copains des quatre cents coups ; les beuveries, les bagarres, les filles, pourquoi nous sommes-nous perdus de vue ?

– Tu ne comptais pas t’installer en Afrique ? Il a un sourire triste.

– J’y suis resté quinze ans, et puis la situation est devenue trop tendue, Hélène en a eu assez, nous sommes rentrés.
– Hélène, va bien ?
– Oui, je crois, nous sommes séparés, elle s’est remariée, et depuis que les enfants sont grands nous nous voyons très peu. Et toi, tu es toujours avec Jeanne ?
– Oui, nous avons fini par nous marier.
– Toi, le pourfendeur des conventions bourgeoises, tu as fini par te marier ?
– Ben, oui.
– Tu as l’air d’un bourgeois prospère, en effet. Tu as pris du poids, mon cochon.

Je n’aime pas que l’on parle de mon poids, mais c’est Pierre. Pierre mon vieux copain, mon ami à la vie à la mort/ Pierre a des droits que les autres n’ont pas.

– Tu as un moment, on pourrait aller prendre un pot ?
– Bien sûr que j’ai un moment, tu connais un troquet dans le coin ?
– Non, je ne viens jamais par ici, et toi ?
– Moi non plus, mais on va bien trouver quelque chose dans cet énorme machin.

Il y a une espèce de brasserie prétentieuse un peu plus loin, on s’enfile dans un box, la vue donne sur le parking. On se regarde encore, il n’a pas pu perdre sa moue insolente et son air de casse-cou. Que voit-il sur mon visage ?

– Tu sais, je t’ai cherché sur Internet…
– Moi aussi, Christian. J’ai même cru que ce n’était pas toi qui écrivais toutes ces conneries, mais impossible de se tromper : c’était bien toi. Dire que tu me trouvais tiède. Remarque je m’en fous un peu, mais tu es devenu un peu facho sur les bords, non ?
– Non, je ne crois pas.
– Si tu le dis.
– Tu n’as pas changé d’idées, toi ?
– Tu sais, je n’ai jamais été comme toi, je n’en ai jamais eu rien à foutre des idées. Moi je suis toubib, je soigne. Ce que pense la personne qui souffre n’a pas vraiment d’importance. Simplement, je trouve que les gens comme toi n’apprennent jamais rien. Quand nous nous sommes perdus de vue, tu soutenais exactement le point de vue contraire de celui qui est le tien aujourd’hui. Avec la même fougue, avec la même intransigeance.
– Ce n’est pas exactement le point de vue contraire.
– Tu déconnes, Christian, tu oublies que je t’ai très bien connu, tu oublies que si nous nous sommes plus ou moins brouillés c’est bien parce que tu étais tellement chiant qu’Hélène ne te supportait plus.
– Oui, j’étais un con à l’époque…
– Tu ne l’es plus ? Il me regarde avec un air narquois. Je baisse les yeux.

– J’aimerais ne plus l’être. Je regrette que nous nous soyons  fâchés. Je suis peut-être un peu facho selon toi, mais je ne me fâcherai plus pour des idées.
– À la bonne heure ! Pourquoi est-il si caustique ? Veut-il vraiment régler des comptes après si longtemps ?

– Tu crois que tu pourrais me supporter aujourd’hui ?
– Tu sais, Pierre, je n’ai plus beaucoup d’amis. Tu cassais aussi un peu les pieds de Jeanne avec tes airs de baroudeur macho, ce n’est pas facile de conserver ses amis d’enfance. Ce que je sais c’est que les idées ne valent pas l’amitié. Mais on reparlera de mon fascisme et de mon intolérance une autre fois. Que deviens-tu ? Tu exerces où ? Il lève son verre.

– Tu as raison, parlons d’autre chose. Tu sais, je continue de faire des missions en Afrique, ma vie a toujours été là-bas, je m’emmerde en France, et puis on a plus besoin de moi là-bas qu’ici.
– Tu t’es remarié ?
– Tu es fou ? Une fois suffit. Non, j’ai une aventure de temps en temps, mais je tiens trop à ma liberté.
– D’une certaine façon tu as la vie que tu voulais quand nous étions gosses, non ? Un grand sourire éclaire son visage, ce même sourire qui faisait craquer les filles et dont j’étais un peu jaloux.

– Oui, exactement. Je suis un « French doctor » et je ne me suis pas embourgeoisé comme d’autres. Allez, je te charrie, tu sais, je suis vraiment content de te voir vieux machin, ça m’aurait fait chier de mourir fâché avec mon vieux copain Christian.
– Moi aussi Pierre, tu ne peux pas savoir ce que ça me fait plaisir de te voir, j’espère que nous resterons toujours en contact dorénavant.
– Il y a intérêt mon vieux ! Il regarde sa montre.

– Il faut que j’y aille, mais on se voit bientôt d’accord ? Il fouille une poche de son blouson et me tend une carte de visite.

– Je suis vieux jeu, j’aime les cartes de visite. Tu as mes coordonnées là-dessus, envoie-moi les tiennes.

Nous nous levons, nous nous embrassons, nous restons un moment dans les bras l’un de l’autre à nous tapoter le dos.

La boîte aux lettres déborde de prospectus. Au milieu, une lettre. Je reconnais vaguement l’écriture, je l’ouvre.

Cher Christian,
Je ne sais pas si tu te souviens de moi cela fait si longtemps. J’ai eu du mal à trouver ton adresse, c’est pour ça que c’est avec beaucoup de retard que je t’annonce une douloureuse nouvelle. Pierre Debailly qui était ton ami d’enfance et qui fut mon mari a trouvé la mort dans un accident de voiture à Abidjan, il y a trois mois. C’est une grande perte pour nous tous, en particulier pour notre fils Philippe que tu as connu lorsqu’il était enfant et qui est un homme aujourd’hui. Je te joins nos coordonnées, contacte-nous ; Pierre parlait souvent de toi et Philippe serait heureux de te voir.
Je t’embrasse.
Hélène.

Je cherche dans mon porte-feuille la carte de visite que Pierre vient de me donner, mais je sais que je ne la trouverai pas.

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