Le chat

Il est arrivé un soir et s’est assis sur la télé. Le programme n’était pas intéressant, mais quand même, j’ai trouvé qu’il ne manquait pas d’air. Quand il m’a dit :
— Dis donc gros dégueulasse ? Il n’y a pas de bac dans ta baraque !
Je fus frappé de stupeur. C’était mon six cent quatre-vingt-troisième jour sans alcool et je me suis dit que tous ces efforts n’avaient finalement abouti à rien. Quelque chose clochait chez moi.
— Mais rien ne cloche pauvre pomme, je te parle c’est tout.
« Tu es drôlement dans la panade ! » me suis-je dit in petto.
Je me suis levé en évitant de le regarder, j’ai enlevé mes mules, enfilé mes chaussures, passé ma veste et suis sorti. Je suis allé au petit super marché qui ferme tard et j’ai acheté un bac, de la litière, des croquettes, deux écuelles, et du lait. Quand je suis revenu, j’ai été assailli par une horrible odeur. Ça venait de la cuisine. Il était assis sur le réfrigérateur :
— Écoute mon vieux tu as mis trop longtemps. Tu as de la chance c’est bien ferme.
J’ai visualisé mon calibre douze sous le lit et les cartouches dans le tiroir de la commode. Une rage sourde montait en moi.
— C’est bon, c’est bon ! Ne t’énerve pas, je te jure que j’ai vraiment mal au bide. Installe-moi ce bac dans les chiottes et n’en parlons plus. Tu verras, je suis propre habituellement.
Je me suis calmé, j’ai posé mes paquets sur la table et j’ai commencé à déballer. Il avait l’air intéressé :
— Bon, le bac et la litière ça va. C’est pas le Pérou, mais ça va. Par contre, c’est quoi cette bouffe ?
— De la bouffe pour chat !
Je faisais un pas de plus dans la folie. Je me mettais à lui parler à mon tour. Il faut dire que je ne parlais plus à grand monde, même au boulot. Au fond de moi j’étais bien content qu’il soit là.
— De la bouffe pour chat ? Mais tu te fous de moi, je n’ai pas l’habitude de bouffer n’importe quoi. Enfin bon, il y a du lait ça ira, mais demain rapporte autre chose. Je t’avertis : le lait, ça rend mes selles un peu molles, voire carrément liquides.
— Écoute, je dois déjà ramasser ce que tu as laissé là-bas dans le coin. Tu as raison de me mettre en garde, je garde le lait pour moi. Tu manges ce que je te donne ou tu retournes d’où tu viens.
Je vis un éclair mauvais passer dans ses yeux, mais il ne répondit rien.
Plus tard, dans la soirée, non regardions la télé.J’étais assis dans mon fauteuil préféré et il s’était affalé sur le canapé. Le programme était ennuyeux et je m’assoupis. Je fis un rêve étrange. J’étais un chat et je me promenais sur les toits de mon quartier. Je descendis sur un balcon et repris ma forme humaine. La porte-fenêtre était ouverte et je ne pus résister à l’envie de m’introduire à l’intérieur. À pas de loup je visitais l’appartement. J’entrais dans la chambre à coucher. Il faisait chaud, une femme était allongée nue sur le lit. Une boule brûlante descendit dans mon bas-ventre, un désir violent de m’accoupler avec elle me submergea. Ma main s’approcha de sa cuisse. J’entendis à ce moment-là le bruit d’une chasse d’eau. La fille se réveilla et me voyant se mit à hurler : « Pierre, il y a un type chez nous ! » Bruits de porte et de pas précipités dans le couloir. La panique me submergea et je redevins chat. Je m’enfuis en dérapant, me faufilai entre les jambes d’un grand gaillard baraqué, l’air pas commode du tout, et rejoignis le toit.
Je me réveillais en nage sur mon fauteuil. Il me fixait d’un regard intense :
— Voilà, mon petit vieux, je crois que tu commences à comprendre…
— Ça ne peut pas être réel, c’était un rêve.
— Si ça te rassure, pourquoi pas ? Mais dis-toi bien que ce n’était qu’un tour de chauffe. Nous allons faire de grandes choses ensemble, mon ami.
L’image de mon vieux fusil de chasse sous le lit me revint à l’esprit.
— N’y pense même pas.
— Ah, bon ?
— Il faut que je t’explique un truc, quand même…
— Quoi donc ?
— Tu n’as pas du tout intérêt à ce qu’il m’arrive quoi que ce soit. Depuis notre petite virée tout à l’heure, nous sommes liés à la vie à la mort mon petit vieux.
Je me levais. Il tira une de ses pattes arrière très haut au-dessus de sa tête, et commença à se nettoyer le derrière.
— Tu ne me fais pas peur, tu sais que je dis vrai, dit-il dédaigneux.
Il interrompit sa toilette et me regarda les yeux mi-clos :
— Allons, ne fais pas cette tête-là, tu vas avoir la grande vie. Elle ne t’a pas plu la petite salope dans son lit peut-être ? Tu verras, lorsque nous serons rodés tous les deux nous aurons d’autres occasions.
— Mais je ne suis pas un violeur !
— Ce n’est pas l’impression que j’ai eu mon salaud, si il n’y avait pas eu pépère dans les chiottes, je crois bien qu’elle passait à la casserole ! Dis-moi que ce n’est pas vrai pour voir ? Tu vas prendre goût à la vie sauvage crois-moi !
— De toute façon, ce n’était qu’un rêve, et je sais que je deviens fou, demain je vais voir mon toubib.
— Mais tu vas voir qui tu veux. Écoute, laisse la fenêtre de la salle de bain ouverte j’ai envie d’aller faire un petit tour. Si tu prétends ne pas aimer la baise, moi je dois te dire que j’ai repéré une ou deux minettes par là. Ça va être leur fête.
Il sauta avec grâce du canapé et se dirigea vers la salle de bain. Avant de disparaître, il se retourna et me dit :
— Ah, au fait, quand tu iras voir ton toubib demain, n’oublie pas de m’acheter de la bouffe décente en rentrant.
Je n’arrivai pas à m’endormir facilement. Je sombrai finalement dans un sommeil agité peuplé de rêves de bagarres de chats et de feulements démoniaques. Lorsque je me réveillai, je remarquai que mon oreiller était taché de sang. Mon visage me faisait mal, j’allais dans la salle de bain et je vis qu’une grande balafre me barrait la joue et remontait jusqu’à l’oeil que je n’arrivais pas à garder complètement ouvert.
— Ça fait mal ! Hein ?
Je sursautai.
— Ouais, il y avait un sacré client dehors hier soir. Il a fallu que je montre qui fait la loi ici maintenant…
Il me regardait d’un oeil, l’autre était à moitié fermé et une grande estafilade descendait jusqu’à son nez.
Le docteur Fourlu est un homme taciturne et blasé. Il me regarda et dit :
— Nom de Dieu ! Comment vous êtes-vous fait ça ?
— Je me suis battu !
— Ben, ça a dû être une sacrée bagarre ! On ne vous a pas amené aux urgences ?
Je bredouillai quelque chose d’inintelligible.
— Écoutez, je ne suis pas équipé pour ce genre de choses, il faut que vous alliez à l’hosto.
— Ce n’est pas pour ça que je suis venu, docteur.
— Ah ?
— Docteur, c’est un peu difficile à expliquer. Je crois que je deviens fou.
— À quoi voyez vous ça ?
— Hier soir un chat s’est introduit chez moi, et je crois qu’il me parle, et que je lui parle…
— Bon, ben ça aussi c’est l’hosto mon vieux, peut-être pas le même, mais c’est l’hosto aussi.
— Vous ne pouvez pas me donner des pilules ou des trucs comme ça ?
— Ben ça dépend, si vous me racontez des conneries pour que je vous fasse une prescription pour voir la vie en rose c’est une chose, mais si vous croyez vraiment à ce que vous me dites c’en est une autre. Vous n’avez pas retouché à la bibine dites-moi ?
— Non, non, docteur.
— Bon alors, vous y croyez vraiment à vos conneries de chat ?
— Ben, je ne sais plus…
— Ok, c’est bon !
Il écrivit quelque chose sur une ordonnance.
— Vous prendrez ça pendant quinze jours, ça va vous détendre un peu, mais surtout allez vous faire des points, c’est vilain cette blessure.
À la pharmacie, les gens me regardaient d’un drôle d’air, je demandais de quoi faire un pansement et un antiseptique en plus de l’ordonnance.
— Écoutez, ce n’est pas un petit bobo que vous avez-là, le docteur Fourlu a dû vous le dire, non ?
— Oui, oui, ne vous inquiétez pas je compte aller à l’hôpital tout à l’heure.
— À votre place, j’irai tout de suite…
— Ne vous inquiétez pas.
Il maugréa quelque chose et me servit. Je n’oubliai pas d’acheter de la nourriture de luxe pour le chat et je rentrai. Il dormait sur mon lit, je me couchai à côté de lui et sombrai dans un sommeil sans rêves.
Je me réveillai en pleine forme. Je ne m’étais en fait jamais senti aussi bien. Le chat m’attendait dans la cuisine assis sur le réfrigérateur :
— Tu as pensé à la bouffe.
— Ouais, ouais, qu’est-ce qui te plaît là-dedans ?
Je disposais mes emplettes devant lui.
— Ah, ben voilà, c’est mieux ! Donne-moi des trucs au poisson, tiens !
J’allai dans la salle de bain et regardai mon visage dans le miroir.Il n’était plus enflé et la blessure avait commencé à se refermer.
— C’est ce qu’on appelle un sommeil réparateur mon pote !
Je n’aime pas cette façon qu’il a de me parler au moment où je ne m’y attends pas.
Je ne m’étais pas rendu compte que sa blessure avait elle aussi commencé à bien cicatriser. Je m’exclamai soudain :
— Merde, je ne suis pas allé au boulot aujourd’hui !
Il s’étira voluptueusement :
— Tu ne vas plus avoir beaucoup de temps pour être esclave maintenant que tu deviens un peu chat !
— Ah ouais ? Et ta bouffe on va la payer comment ?
— Ça mon petit père tu vas le découvrir ce soir.
— Comment ça ?
— Ce soir, on visite les rupins !
C’est ainsi que commença ma vie de monte-en-l’air. J’entrais par les fenêtres mal fermées, les chatières, les cheminées, je récupérais tout ce qui avait de la valeur, jetais mon butin dehors, puis ressortais comme j’étais venu et récupérais ce que je venais de voler. Tout ne se passait pas toujours sans accroc, il y avait parfois des chiens, d’autres fois je ne résistais pas à mes pulsions sauvages félines ou humaines, d’autres fois encore j’avais à peine le temps de reprendre ma forme féline pour fuir en catastrophe.
Ce fut une belle vie, je l’admets. Je devins riche, très riche, je diversifiais nos activités, j’offrais des services d’espionnage incomparables. J’emménageais dans un nouvel appartement cossu donnant sur un parc. Je m’aperçus bientôt que l’on recherchait ma compagnie, l’être terne que j’avais été avait laissé place à un homme sûr de lui à qui tout souriait. On me trouvait un magnétisme animal irrésistible, je devins la coqueluche des soirées les plus courues. Tout allait bien jusqu’à ce qu’une nuit je commette l’irréparable.
C’était une fois encore une nuit d’été et je la trouvai nue offerte sur son lit. Je ne résistai pas et l’assaillis vigoureusement. Un voile rouge tomba devant mes yeux et quand je repris mes esprits je baignais littéralement dans le sang. J’avais mutilé ma proie de la plus horrible des manières, je vomis devant le carnage que j’avais commis, et m’enfuis, épouvanté.
Le lendemain, il attendait, narquois, assis sur ma table de nuit :
— Tu t’es bien amusé avec la petite souris hier ?
Comment avais-je pu commettre une telle horreur ? Il poursuivit, implacable.
— Oh, s’il te plaît arrête ! Tu es un gros matou, voilà tout ! Tu es un être sauvage, tu suis ton instinct. Qu’y a-t-il de mal à ça ?
Je me promis de ne plus partir en maraude, mais dès que je m’endormais le matou en moi reprenait les commandes. Bientôt on ne parla plus que du serial killer démoniaque qui violait et mutilait atrocement des femmes endormies. Le monstre était insaisissable, personne ne comprenait comment il s’introduisait chez ses victimes. On avait d’abord pensé qu’elles l’invitaient chez elles, mais pour au moins deux attaques il avait été démontré que ce ne pouvait être le cas.
Rongé par la culpabilité, je finis par me livrer à la police. Je donnais suffisamment de détails pour que l’on me prenne au sérieux, mais quand je dus expliquer comment je m’introduisais chez mes victimes je perdis toute crédibilité et l’on m’interna durant un certain temps dans une institution psychiatrique.
Lorsque je rentrai chez moi, bourré de neuroleptiques, le chat m’attendait, la concierge s’était bien occupée de lui. Lorsque nous fumes seuls je lui demandai :
— Alors tout va bien ?
Il se frotta contre mes jambes en ronronnant. Je le repoussai et lui demandai :
— Tu es content alors ? Ils n’ont pas voulu me croire.
Je dus me rendre à l’évidence : il ne parlait plus.
Ces affreux médicaments avaient beau m’abrutir je finis par comprendre que c’était eux qui faisaient taire le chat. Tout ceci était finalement un délire, mais alors comment expliquer ma richesse et les horribles meurtres ? Je vivais dans un brouillard permanent, j’avais souvent mal à la tête, j’étais devenu un zombie, ma vie était terne et insupportable. Au bout d’un certain temps je cessais de prendre mon traitement.
Un matin, je me réveillai en pleine forme. La vie bouillonnait en moi, j’avais envie de me balader. J’entendis une voix familière :
— Tu me demandais si j’étais content l’autre jour n’est-ce pas ?
Je tournais la tête, il me regardait du haut de la table de nuit.
— Oui, mais tu ne m’as pas répondu.
— Hé bien ce n’est pas moi qui suis allé avaler ces pilules de merde et vendre la mèche aux flics.
— Ne t’inquiète pas, les flics ne m’ont pas cru.
— Ce que tu peux être con parfois !
— Comment ça ?
— Tu les crois aussi handicapés du bulbe que toi ? Ils vont tôt ou tard venir te poser des questions. Je te signale que les meurtres ont cessé tout le temps que tu étais interné…
Comme par un fait exprès la sonnette tinta à ce moment-là. Sur l’écran de surveillance, il y avait deux types. Aucun doute possible : deux flics.
— N’ouvre pas, me dit le chat.
— Ils vont revenir.
— Ça mon petit père, ça ne fait aucun doute, et je te parie qu’ils auront tous les mandats nécessaires.
— Je vais contacter un avocat !
— Tu rigoles ou quoi ? Avec toutes les traces que tu as laissées : sperme, empreintes digitales, ils ne vont pas avoir à chercher longtemps.
— Mais alors, que puis-je faire ?
— Te carapater, mon vieux !
En bas, la concierge avait ouvert aux flics. Je sentais la panique monter en moi. Je ne voyais pas de solutions. On tambourina à la porte :
— Police, ouvrez ! Nous avons un mandat de perquisition !
J’entendis des bruits de clef, la porte s’ouvrit, je me sentis devenir chat, je filai sous le canapé. Ils inspectèrent la maison de long en large :
— Il n’est plus là !
Le plus grand s’adressa à la concierge :
— Vous êtes sûre qu’il n’est pas ressorti ?
Elle était dans ses petits souliers :
— Je ne crois pas Monsieur.
L’autre dit :
— T’inquiète pas Robert on regardera les enregistrements de surveillance, mais je parierais gros que ce fumier à pris la tangente !
— Merde, on le tenait ! Mais pourquoi n’a-t-on pas creusé cette piste tant que nous l’avions sous la main ?
— Nous étions débordés Robert, c’est tout…
— Merde, merde, merde !
— Calme-toi, il ne passe pas inaperçu avec sa balafre. On va le serrer d’ici peu. Ça va être la chasse à l’homme, les empreintes que nous avions prises au poste se retrouvent sur toutes les scènes de crime.
Sous le canapé je n’en menais pas large. J’attendis qu’ils soient partis et je filais dans la salle de bain. Heureusement la fenêtre était ouverte, je bondis. Dehors il faisait un temps splendide, je grimpai sur mon arbre préféré, et fis une petite sieste. Avec toute cette agitation, je n’avais rien mangé et je commençais à avoir les crocs. Je m’étirai en plantant mes griffes dans l’écorce de la branche. Une délicieuse odeur de poisson m’attira jusqu’à une fenêtre. Je rentrai dans la cuisine. Un gros type se préparait à manger. Son couvert était mis sur la table, et il finissait de remplir une assiette. Je sautais sur le réfrigérateur, je m’assis, et luis dis :
— Dis donc ça sent drôlement bon ta tambouille, ça te dirait de m’en donner un peu ?
Il tourna la tête vers moi l’air stupéfait et laissa tomber son assiette par terre. Je sautai d’un bond et commençai à manger son poisson :
— Ah, mais c’est vraiment fameux !
Il pensait :
— Ça y est, je deviens fou !
— Mais non mon pote, je te parle c’est tout.

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