Une plage

La mer verte, troublée par l'agitation des vagues, était parsemée de moutons que soulevait le vent. Sur la rive, le sable du désert formait de longs voiles tournoyants qui se mélangeaient aux embruns. Il n'y avait personne, des épaves de bateaux se dressaient comme des fantômes rouillés à moitié ensablés. Il restait là des heures, assis dans sa 2CV, une bouteille de Johnny Walker à portée de main fumant cigarette après cigarette. Il n'était rien, à peine une autre épave échouée parmi d'autres. Sur sa droite, au loin, la Cherka, bidonville aux pauvres bordels, cloaque d'une cité perdue entre sable et mer. La Cherka, son havre aux odeurs de poisson séché et de vase, où il s'endormait le soir dans une petite chambre que lui louait une maquerelle. Qui eut reconnu le fringuant officier qu'il fut autrefois ?
Mai 1940, reconnaissance au-dessus du front. Quel front ? Leur terrain change de ville chaque jour tant la progression allemande est rapide. Depuis la verrière d'observation du Potez 63-11, les panzers ressemblent à d'insignifiants petits insectes. Les traçantes de la flak montent lentement vers eux puis accélèrent follement, l'avion est chahuté, les impacts font un bruit de sable que l'on projette sur des tôles. C'est la deuxième passe, la première fois ils n'ont pas pu photographier leur objectif. Une douleur fulgurante lui déchire le bas ventre, puis les ténèbres l'engloutissent. Il apprend plusieurs jours plus tard qu'il est désormais un chapon.
Il se souvenait de cette insupportable pitié. Elle lui rendait bien visite au début, mais à quoi bon ? Il fut suffisamment désagréable pour qu'elle cesse assez vite, les fiançailles furent rompues quelques semaines plus tard. Il mit longtemps à retrouver son autonomie. Par un accord tacite, sa mère et lui n'abordaient jamais le sujet. Ils restaient des heures ensemble dans le salon, silencieux, feignant de lire. Les flonflons de la libération n'arrivèrent jamais jusqu'à eux. Lorsque sa mère mourut, il prit des dispositions pour l'entretien de la propriété et s'enfuit. Il partit s'engloutir en Afrique quelques images de Conrad en tête. Sur ce continent fabuleux, il découvrit la mesquinerie et l'alcool. On le disait homosexuel, ce qui l'arrangeait. Il devint connu pour son ivrognerie, ses moeurs dépravées, sa fréquentation louche des autochtones. Seul son penchant pour l'alcool était vrai, il aimait la compagnie des boys, leur gentillesse et leur distance. Il aimait les beïdanes aussi, leur endurance, leur connaissance du désert. Il apprit le toucouleur, le wolof et l'arabe, s'éloigna toujours plus de ses compatriotes. Sa connaissance du monde obscur des indigènes le rendait utile aux administrations et aux entreprises.
Il partait des jours durant dans le désert, rejoignait des tribus et suivait à pied les dromadaires avec des amis. Plus d'alcool sous le ciel nu, pas de mots inutiles, de longues marches, le vent et le soleil purificateur, les nuits glaciales aux étoiles à nulles autres pareilles.
Il revenait vers la ville, comme on retourne au vice. Il aurait pu devenir musulman et disparaître dans le désert, purifié des miasmes du monde. Il y avait souvent songé, ce n'était pas la peur d'être relapse qui le retenait, le Dieu du désert l'avait converti depuis longtemps en son for intérieur. Non, il ne pouvait pas avouer son infirmité et il n'aurait pas pu la cacher non plus, il n’aurait pas pu sceller cette vie nouvelle par un mensonge. Il restait donc prisonnier de cette zone frontière, seul face à lui-même. Il avait longtemps résisté à l'alcool ne voulant pas ressembler à la plupart des autres pèlerins venus de la brume. Mais un jour il avait rencontré un camarade de promotion au consulat, toute fuite était impossible, l'autre savait qu'il avait été blessé, mais savait-il de quelle façon humiliante ? Ils avaient parlé un moment, un malaise s'était installé et sous un pauvre prétexte il avait fui. Cette nuit-là, il but jusqu'à en rendre l'âme, et les nuits suivantes aussi. C'est ainsi qu'il découvrit le néant de l’ivrognerie. Quelques semaines plus tard, il quittait Dakar pour Saint Louis, les portes du désert s'ouvraient un peu plus bas, il entra.
Maintenant, seul dans sa 2CV, il contemplait les vieux bateaux venus mourir là, des rafales de vent secouaient la voiture, il ne pouvait déjà plus attraper la bouteille. Il ferma les yeux, la fin était proche maintenant.