Réconciliation

« Tu te souviens du scarabée ? » Andreas avait l’air hilare. Hector n’avait jamais trop aimé ce type, il n’avait pas envie de lui donner une occasion de laisser libre cours à sa malveillance, mais d’un autre côté il ne voulait pas non plus être délibérément désagréable, d'autant moins qu'il était là en position de solliciteur. « Non, pas vraiment. Tu sais je n’ai jamais eu une très bonne mémoire. » Il se souvenait en fait très bien de Scarabée. Il avait oublié son nom, mais il le remettait très bien. Scarabée le binoclard qu’Andreas aimait tellement martyriser, « Scarabée le fouille-merde » disait-il.
« Mais si ! Le fouille-merde tu te souviens pas ? On avait collé une merde de chien dans sa sacoche ! Le con s’était mis les doigts dedans, quelle rigolade ! On l’avait filmé et publié la vidéo sur Facebook. » Il savourait encore cette humiliation gratuite, Hector lui aurait bien écrasé son poing sur la figure, mais c’était rigoureusement impossible. D’abord Andreas était un véritable géant : 120kg de muscles et de méchanceté, mais surtout il avait besoin de lui. « Ah, oui ! Maintenant que tu le dis, le pauvre, je crois qu’il en a fait une dépression… » Andreas s’assombrit : « Tu parles, ce petit fumier a bien failli me faire renvoyer. Il a été se plaindre à son père qui a fait tout un foin. J’ai été obligé de faire des excuses publiques… »
Sa bonne humeur de lourdaud agressif revint vite : « Toujours est-il que Scarabée vient peut-être de commettre une erreur qui risque de lui coûter cher. Une erreur qui risque de le discréditer, de le ruiner et de l’envoyer en cabane. Ce petit salaud vient de lancer des accusations contre le juge Raspail qui serait, selon lui, responsable de plusieurs arrestations arbitraires durant la campagne antiterroriste de 36. La famille de Raspail va lui intenter un procès au nom de la loi de Réconciliation qui interdit toute polémique pouvant relancer la guerre civile. Mais tu vois ça ne m’étonne pas de la part de ce fouille-merde, il a toujours aimé dresser les gens les uns contre les autres, cette fois ça risque de lui coûter cher, et ce n’est pas moi qui vais de le plaindre… »
Qui aurait pu un instant croire Andreas capable de la moindre compassion ?
Hector tâcha de prendre une mine intéressée sans prendre vraiment parti. Il voulait en arriver à l’objet de sa visite.
« Dis-moi Hector, ça fait vraiment un bail que l’on ne s’est pas vu. J’ai appris que tu as brillamment réussi dans le secteur spatial : quel service un gardien de la Réconciliation comme moi peut-il te rendre ? » Il y avait une forme de menace voilée dans ce dernier propos. Un gardien de la réconciliation ne rend pas service en général, ce n’est pas le genre de personne que l’on sollicite, vraiment pas : les gardiens font peur. Hector se jeta à l’eau : « Voilà Andreas, j’ai besoin d’une licence d’exploitation pour étendre mon activité vers la ceinture d’astéroïdes, et toutes mes demandes sont bloquées sans que je sache pourquoi. Je me demande si il n’y a pas une raison politique à ça. »
Andreas pris un air étonné : « Une raison politique ? Comment ça ? Il faudrait que tu trempes dans une affaire drôlement grave , mon vieux : atteinte à la paix civile ou quelque chose comme ça. Tu n’as rien à te reprocher dis-moi ? »
« Non, vraiment. Je ne m’intéresse qu’à mon business, et jamais je n’ai rencontré de telles difficultés pour obtenir une licence. » Andreas sourit : « Ce doit être un problème bureaucratique ne t’inquiète pas, envoie-moi ton dossier, je vais voir s’il y a un quelconque problème. »
Il bavardèrent encore un moment puis Hector se leva pour prendre congé, Andreas le raccompagna jusqu’à la porte et au moment de lui serrer la main lui dit : « Au fait Hector, je suis en train de monter un dossier sur fouille-merde à propos de cette affaire du juge Raspail, j’aurais peut-être besoin de ton témoignage… »