Atterrissage

Les alarmes sont assourdissantes, il n’arrive pas à tenir sa tête droite, la force centrifuge est trop forte, il se résigne à tirer la poignée, il est écrasé sur son siège au moment de l’éjection, un voile noir miséricordieux tombe devant ses yeux.
Dans sa demi-conscience il entend un rire cristallin, un rire d’enfant. Il voudrait ouvrir les yeux mais il ne peut pas, il sombre à nouveau dans le néant. Il a mal aux jambes, très mal, il a soif, ses paupières sont collées, il voudrait les frotter, mais lever la main demande un effort insurmontable.
Il entend deux voix, l’une juvénile et une autre, plus grave :

  • Vous n’auriez jamais du l’amener ici ! 
  • Et que vouliez-vous que nous fassions Maître ?
  • Et bien le laisser là où vous l’avez trouvé et prévenir le prévôt. 
  • Le laisser dans la prairie interdite, et qu’on y amène le prévôt ? 
  • Quoi ? Que faisait-il là-bas ? Et qu’y faisiez-vous ?
  •  … 
  • Il faudra bien que tu donnes une explication. 
  • Chut ! Il se réveille.

Il sent qu’on s’approche de lui.

  • Vous auriez pu le nettoyer un peu. 
  • Nous n’avons pas eu le temps, il fallait faire vite. 
  • Va me chercher une serviette mouillée. 

Une immense gratitude monte en lui quand il sent la fraicheur du linge sur son visage.

  • Apporte aussi des ciseaux, des bandages, d’autres serviettes, prend de l’eau chaude sur le poêle, et puis aussi mon sac, dépêche-toi un peu… 
  • Je me dépêche, je me dépêche… 

On lui humecte les lèvres, puis de l’eau glisse dans sa bouche, c’est divin ! Il arrive à ouvrir les yeux, un vieil homme le regarde attentivement :

  • Rendors-toi petit, tu es très, très faible.

Petit ? Personne ne l'appelle plus « petit » depuis bien longtemps. Il voudrait dire qu’il faut prévenir son PC de toute urgence, mais le vieil homme lui fait respirer la fumée qui s’échappe d’un soucoupe, et il se sent partir à nouveau dans les bras de Morphée.

Il entend un coq chanter. Il ouvre les yeux, il se trouve dans un très grand lit. La chambre est simple et jolie, les murs et le plafond sont blancs, ils font ressortir le bois sombre des poutres, de la porte et de la fenêtre, il y a une lourde commode devant le lit, une table et une chaise devant la fenêtre ouverte. Il devine qu’il fait un temps superbe, il voudrait se lever, mais une vive douleur dans ses jambes l’en empêche lorsqu’il tente de les bouger. Il se rend compte qu’elles sont prisonnières d’attelles. Il essaie de faire le point, de deviner où il peut bien se trouver, les questions se bousculent sous son crâne, et tout d’abord comment se fait-il que ces gens parlent français, il survolait l’océan Atlantique Sud à des centaines de kilomètres de la première île quand il s’est éjecté ? Qu’est-ce que cette prairie interdite ? Qui est l’homme qui l’a soigné ?
La porte s’ouvre soudain, un jeune garçon d’une douzaine d’année entre dans la chambre.

  • Tu es réveillé ? C’est pas trop tôt. Dis donc si on avait su on t’aurait laissé en plan. À cause de toi nous sommes tous punis, et moi je dois m’occuper de toi au lieu d’être avec les autres. 

Il sent bien que le garçon n’est pas vraiment en colère, il est en revanche dérouté par sa familiarité.
Il essaie d’être amical :

  • Tu t’appelles comment, petit ? 

Sa voix est étrangement fluette.

  • Ben, on peut dire que tu ne manques pas d’air toi ! Petit ? Si ça se trouve tu n’as même pas mon âge. Tu as quel âge d’abord ? 
  • Trente-cinq ans. 
  • Ah, d’accord, je vois ! Tu as aussi pris un coup sur la tête, c’est ça ?   Il ouvre un tiroir de la commode et en sort un petit miroir.

  • Tiens ! Regarde toi.

C’est un vieux miroir qui déforme un peu l’image qu’il renvoie : il est stupéfait d’y voir un gamin la bouche grande ouverte, la mâchoire pendante.

  • Appelle ton grand-père, il faut que je lui parle immédiatement ! 

Le garçon éclate de rire.

  • Mon grand-père ? Tu parles de maître Jacques ? Mais ce n’est pas mon grand-père ! Va pas lui dire ça, il va drôlement se mettre en rogne sinon ! 

Il s’arrête de parler, tend l’oreille, et dis plus bas :

  • Tu voulais lui parler ? Et bien le voilà justement ! Je ne te conseille pas de faire le malin avec lui. 

Le vieux guérisseur, enfin il imagine que c’en est un, entre dans la chambre. 

  • Alors petit, comment te sens-tu ?  Il hésite un peu, puis se lance :
  • Monsieur, je ne comprends rien à ce qui m’arrive : j’ai perdu le contrôle de mon avion lors d’un vol d’essai, j’ai été obligé de m’éjecter, j’ai perdu connaissance, et je me retrouve chez vous dans le corps d’un gamin. 

Maître Jacques se tourne vers le garçon qui attend l’air goguenard et lui dit :

  • Martin va rejoindre les autres, je dois parler avec ce garçon.

Martin, l’air dépité, se dirige lentement vers la porte. Maître Jacques ajoute :

  • Dépêche-toi un peu et ferme la porte. 

Il prend la chaise près de la table, l’approche du lit et s’assied.

  • Écoute-moi bien. Mes élèves t’ont retrouvé nu et dans un sale état, les deux jambes brisées, dans une prairie interdite, heureusement que le chef Vincent a eu la présence d’esprit de t’amener ici, le prévôt, lui, t’aurait certainement laissé agoniser sur place. Personne n’aime trop ce qui apparait dans les zones interdites. Je suis personnellement opposé à certaines méthodes expéditives, mais crois bien que je vais te sonder avant de prendre une décision définitive à ton sujet. Je dois savoir ce que tu es. Je ne sais pas ce que tu étais là d’où tu viens, ici tu es un enfant. Je te conseille de t’y habituer rapidement. Je vais t’aider du mieux que je peux, mais il te faudra rapidement rejoindre les autres élèves et respecter les règles de l’école. Comment t’appelles-tu au fait ? 
  • Richard Latour. 
  • Richard Latour maître. S’il te plait. 
  • Oui, maître. 
  • Bien.

Maître Jacques se lève et sort enfin de la pièce. Richard regarde sous sa chemise de nuit, c’est bien un corps d’enfant, il est redevenu un enfant. Impossible, c’est impossible, il doit rêver, ou délirer. La fumée que ce vieux fou lui a fait inhaler, ce doit être ça. Pourtant tout semble tellement réel, il a déjà absorbé des substances hallucinogènes, ce qu’il vit est tout à fait différent : en premier lieu en dépit de l’absurdité de la situation tout est cohérent, la douleur quand il bouge, l’odeur de ferme qui entre par la fenêtre, la texture du drap, de la chemise de nuit, la faim qui se fait sentir et lui laisse un creux dans l’estomac. Il se sent calme pourtant, il est vivant, il sent la vie pulser en lui comme il n’en a jamais fait l’expérience auparavant. Il se laisse aller à cette sensation grisante, il est de toute façon coincé dans ce lit, il n’y a rien à faire. Il a instinctivement choisi la bonne attitude : ne pas se rebeller, attendre et voir, se soumettre à ce vieux fou en attendant mieux.

Une femme entre dans la pièce, elle porte un plateau :

  • Tu as faim petit ?  Oui, il a faim, et pas qu’un peu !
  • Oui, Madame 
  • Je m’appelle Jeanne, appelle-moi Jeanne comme tout le monde.

Elle pose le plateau sur la table,

  • Je vais t’installer sur la chaise pour que tu manges. 

Elle sort un coussin de la commode, le pose sur la chaise, approche un tabouret qu’il n’avait pas remarqué, tire les draps de son lit, et le prend dans ses bras sans autre façon.

  • Tu n’es pas bien épais petit ! Ça va ? Tu n’as pas trop mal ? 

Il est tellement surpris qu’on puisse l’attraper ainsi qu’il n’a pas pensé à la douleur, elle le tient fermement de toute façon, et il ne sent presque rien.

  • Non, Ma… Jeanne 
  • Maître Jacques t’a fait boire une de ses décoctions, pour te soulager. 

Elle l’installe sur la chaise, les jambes posées sur le tabouret.

  • Ça va ? 

Il se trouve en équilibre précaire mais il déclare crânement :

  • Oui, ça va. 

Elle lui sourit. Elle doit avoir un trentaine d’années, elle est grande, bien proportionnée, les hanches larges, les seins généreux, puissante, à l’aise dans son corps. Une mèche de cheveux blonds dépasse de son bonnet, ses yeux bleus sont francs et son regard direct. Elle lui passe la main dans les cheveux :

  • Allez, mange, tu en as bien besoin ! 

Sur le plateau, il y a une grosse tranche de pain, un verre de lait, une saucisse, du chou, un morceau de fromage et une grosse pomme. Il y a aussi un bol contenant ce qui semble être une tisane.
Il se force à manger lentement, c’est délicieux, la sensation de plénitude, et de bouillonnement de vie s’accentue encore. Il lève les yeux, la fenêtre est un peu haute pour lui, mais il voit quand même la frondaison d’un grand arbre, et le ciel sans limite, sa poitrine se gonfle de bonheur.
Jeanne retape le lit et sort :

  • Je reviens dans un instant, n’oublie pas de boire la tisane. 

Lorsqu’elle revient, elle est accompagnée de Martin et d’un autre enfant. Ils portent une chaise percée et deux béquilles, ils se regardent en pouffant. Elle jette un oeil au plateau :

  • Tu avais faim effectivement, et tu as bu la tisane, c’est bien. Martin et Cyril vont installer la chaise pas loin du lit. Je vais regarder tes attelles, tu ne devrais pas en avoir besoin très longtemps encore. 

Comment ça ? Le vieux a bien dit qu’il avait eu les deux jambes brisées.
Il demande :

  • Quand suis-je arrivé ? 
  • Il y a deux jours. Tu as beaucoup dormi. 

Un peu inquiet il demande :

  • Vous êtes sûre que je ne vais pas avoir besoin très longtemps de ces attelles ? 

Elle rit :

  • Mais oui, j’en suis sûre ! Tu voudrais rester ici toute ta vie ? 

Elle le prend à nouveau dans ses bras. Il sent son odeur, la douceur de sa peau, la fermeté de sa poitrine quand elle le porte. Elle le pose sur le lit, constate la réaction qu’elle a provoquée et éclate de rire :

  • Et bien mon gaillard, tu es précoce toi ! 

Il doit être rouge comme une pivoine, il n’ose la regarder.

  • Allez, ne t’en fais pas, vous ne pouvez cacher ça vous autres. 

Elle défait les attelles, et nettoie ses plaies avant de les réajuster. Elle se relève et le regarde gentiment :

  • Je vais te laisser avec tes camarades mon petit amoureux, ils vont t’aider à aller à la chaise. Je repasserai changer tes pansements ce soir, ne t’appuie pas encore sur tes jambes, sois prudent. 

Lorsqu’elle sort les deux garçons ne peuvent se retenir plus longtemps.

  • L’amoureux de Jeanne ! l’amoureux de Jeanne ! 

Ils rient à perdre haleine. Il ne sait quoi répondre, il attend stoïque que leur fou rire passe.

Les deux garçons lui posent mille questions, il prétend être amnésique, n’avoir aucun souvenir de sa vie d’avant l’accident. Il fait mine d’être encore sonné, de n’avoir pas encore les idées très claires, ce qui est en partie vrai après tout. Il n’a qu’une hâte, se retrouver seul. Finalement Martin déclare :

  • Ce n’est pas le tout, vieux, mais le chef nous a demandé de finir de couper le bois avant le repas de ce soir, de toute façon tu n’as pas encore l’air très en forme. On repassera te voir ce soir, tout le monde ne parle que de toi, il faut que nous ayons quelque chose à raconter. Tu devrais pouvoir te glisser sur la chaise tout seul, mais si tu veux on peut t’aider avant d’y aller.

Il s’empresse de répondre :

  • Non, non, les gars, c’est sympa mais je crois que je vais dormir un peu. 
  • On te laisse alors, dors bien ! Ah, au fait, Si tu dois aller à la chaise, on a laissé des feuilles de papier sur le côté.

Une fois seul il ferme les yeux. « Je ne sais pas ce que tu étais, là d’où tu viens… »  Le vieux sorcier sait quelque chose, de quelles pratiques expéditives parle-t-il ? Il sent un danger : « Ici tu es un enfant… » Autrement dit, tu n’as pas intérêt à laisser soupçonner que tu es aussi autre chose. Maître Jacques veut bien l’aider mais jusqu’à un certain point, il ne prendra pas de risques inconsidérés, à lui de se fondre parmi les autres enfants. Il essaie de se souvenir comment il se comportait étant enfant, comment se comportaient les autres. Il se souvient d’un gosse taciturne qu’il avait pris sous son aile dans la cours de récréation. Voilà le modèle qu’il allait s’attacher à suivre, il allait être un enfant timide et taciturne, il devait être prudent.

Un gargouillement dans son ventre lui rappelle que l’on n’a pas apporté la chaise pour rien. Il attrape les béquilles et arrive à se glisser sur la chaise. Il cherche du papier sur les côtés de la chaise, il en trouve, ce sont des feuilles de journaux : un trésor !
Ce sont principalement des feuilles soigneusement coupées de la Gazette du Quercy. Le Quercy ! Il cherche parmi les feuilles une date, il en trouve une avec un début d’articles.

de Souillac le vendredi 11 Août 1922.

Monseigneur Lafève a ouvert ce vendredi dans l’abbatiale de Souillac une conférence très attendue sur l’inquiétante extension des zones de passage. La découverte d’une pierre noire en Nouvelle France près de la ville de Montcalm en avril 1830 a marqué la naissance d’une nouvelle ère pour le Royaume. Si certains au nombre desquels les philosophes, mais aussi de nombreux hommes d’église et la cour dans son ensemble, ont pu voir dans cette pierre une corne d’abondance, d’autres, plus avisés peut-être, à l’image de Monseigneur Lafève n’ont cessé d’alerter Sa Majesté sur les risques qu’il y a d’utiliser ce qui pourrait tout aussi bien être un cadeau du prince des ténèbres. Monseigneur Lafève s’inquiète de l’esprit de paresse que ces zones développent chez les Français qui y trouvent toutes sortes d’objets au fonctionnement le plus souvent mystérieux, de potions aux effets inexplicables qu’il est devenu ordinaire d’utiliser en se fiant à la seule parole des philosophes qui prétendent comprendre les mécanismes de la pierre sans l’avoir jamais ouverte.